Première période coloniale : les « Chroniqueurs »

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- 1654. R. P. Jean-Baptiste du TERTRE. Histoire generale des isles de S. Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique, et des autres dans l'Amerique, Paris, chez Jacques Langlois.

p. 74-75
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Comme ie n'ay maintenant autre deſſein, que de donner vne parfaite connoiſſance de ce qui ſe paſſe de plus remarquable dans les nouuelles peuplades des enuoyées de l'Europe dans le nouveau monde ; i'ay creu auoir entierement ſatisfait à la curioſité du Lecteur, en luy propoſant ces trois eſtabliſſemens de noſtre Colonie Françoiſe, dans les iſles de ſainct Christophe, de la Guadeloupe & de la Martinique, dans leſquels il pourra facilement voir tout le bien & le mal qui s'y rencontre ; les fautes des vns, & la dextérité des autres ; en vn mot, tout ce que ie pourrois dire, ſi ie traitois en particulier de toutes les autres iſles habitées depuis celles-là par les François. Ie me contenteray de vous dire, qu'ils ont jetté depuis quelque temps des Colonies dans les iſles de la Tortuë, de ſaint Martin, de ſainte Croix, de la Grenade, de ſainte Aloufie, & de Marigalante ; n'en ayant pas pour le preſent des memoires bien certains, ie me reſerue à vne ſeconde Edition de ce livre, où je feray peut-eſtre l'hiſtoire entiere & generale de toutes les iſles.
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- 1658. César de ROCHEFORT. Histoire naturelle et morale des Iles Antilles de l'Amérique, Rotterdam, Chez Arnould Leers.

Preface : ... Le premier plan de cet Ouvrage fut dreſſé à Paris il y a déja plus de ſét ans ... (depuis) plus enrichie & plus exacte ... nous avons beaucoup profité dans notre entretien familier avèque le P. Raimond (Breton).
Livre Premier Comprenant l'Hiſtoire Naturelle.

Des Iles de deſſous le vent. p. 40
Toutes les iles, qui ſont au Couchant de celle de Saint Chriſtofle, ſont ordinairement appelées, les Iles de deſſous le vent: parce que le vent qui ſouffle preſque toujours aus Antilles, eſt un vent d'Orient, qui participe quelquéfois un peu du Nord, & que ce n'eſt que bien rarément un vent du Couchant, ou du Midy. On en conte en tout neuf principales deſquelles nous traitterons en ce Chapitre, ſelon l'ordre à peu près qu'elles tiennent en la Carte.
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De l'Ile de Saint Bartelemy. p. 42
L'iſle de Saint Bartelemy., eſt au Nord-Eſt de Saint Chriſtofle, ſur le dixſéttiéme degré. Elle a peu de terre propre à eſtre cultivée, bien qu'elle ſoit d'un aſſez grand circuit. Monſieur le Bailly de Poincy, Gouverneur General des François, l'a fait habiter à ſes dépens, il y a environ quinze ans. L'on y trouve pluſieurs beaus arbres fort estimez, une infinité d'oiſeaus de diverſes eſpeces, & de la pierre tres propre à faire de la chauz, qu'on y va querir des autres Iles. Elle eſt de difficile accez pour les grands Navires ; à cauſe qu'elle eſt entourée de pluſieurs rochers. Ceus qui ſe plaiſent à la Solitude, n'en s'auroient deſirer une plus accomplie.
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De l'Ile de Saint Martin. p. 43-44
Cette Ile, eſt ſur la hauteur de dixhuit degrez & ſeize ſcrupules. Elle a environ ſét lieuës de long, & quatre de large. Il y a de belles Salines, qui avoient obligé l'Eſpagnol a y bâtir un Fort, ou il entretenait une Garnison, pour s'en conſerver la proprieté. Mais il y a environ neuf ans, qu'il démolit le Fort & abandonna l'Ile. Ce qui ayant eſté apperceu par Monſieur de Ruyter, qui commandoit l'un des grands Navires, que Monſieur Lampſen, envoye d'ordinaire en Amerique, & qui pour lors coſtoyoit cette Ile de Saint Martin, Il fut à Saint Euſtache lever des hommes, qu'il y amena pour l'habiter, & en prendre poſſeſſion, an nom de Meſſieurs lesEſtats des Provinces Unies.
La nouvelle, de la ſortie des Eſpagnols de cette terre, étant venuë au même tems à la Connoiſſance de Monſieur le General des François, il equippa promtement un Navire, & y mit un nombre de braves hommes, pour relever le droit & les prétenſions de nôtre Nation, qui avoit poſſdé cette Ile avant l'uſurpation de l'eſpagnol. Dépuis les François, et les Hollandois, ont partagé cette terre à l'amiable, & ils y vivent enſemble, en fort bonne intelligence.
Les Salines, ſont au quartier des Hollandois : mais les François en ont l'uſage libre. Monſieur le General, établit pour ſon Lieutenant en cette place Monſieur de la Tour. Et a preſent, c'eſt Monſieur de Saint Amant qui y commande. Il a ſous ſoy environ trois cens hommes, qui cultivent la terre, & ſont tous les dévoirs poſſibles, pour la mettre en reputation.
Les Hollandois, y ſont en auſſi grand nombre que les François. Monſieur Lampſen, & Monſieur van Rée, ſont les principaus Seigneurs, & Directeurs de cette Colonie. Ils ont en leur quartier de belles Habitations, de grands Magazins, & un nombre bien conſiderable de Négres, qui leur ſont ſerviteurs perpétuels.
Il n'y à point d'eau douce en cette Ile, que celle, qui au tems des pluïes eſt recuëillie en des ciſternes, qui ſont aſſez communes. I1 y a pluſieurs Ilets à l'entour de cette terre, qui ſont tres commodes ; pour les menus divertiſſemens des Habitans. Il y a auſſi des Etangs d'eau ſalée, qui s'avancent bien avant entre les terres, où l'on peſche une infinité de bons poiſſons, particulierement des Tortuës de mer. On trouve dans les bois des Porceaus ſauvages, des Ramiers, des Tourtes, & des Perroquets ſans nombre. On y voit pluſieurs arbres, qui diſtilent diverſes fortes de gommes : mais le Tabac qui y croiſt, étant plus eſtimé que celuy des autres Iles : c'eſt ce qni rend ſon commerce plus conſiderable.
Les François & les Hollandois, ont leurs Egliſes particulieres, es quartiers de leur Juridiction. Monſieur des Camps, qui eſt à preſent Paſteur de l'Egliſe Hollandoiſe, y fut envoyé en cette qualité, au mois de Septembre de l'an mil ſix cens cinquante cinq, par le Synode des Egliſts Wallonnes des Provinces Unies, qui a cette Colonie, ſous ſon inſpection ſpirituelle.
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Livre Second Comprenant l'Histoire Morale.
De l'Eſtabliſſement des François dans les Iles de Saint Bartelemy, de Saint Martin, & de Sainte Croix. p. 284-289
Aprés le decés de Monſieur Deſnambuc, duquel la memoire eſt en benediction dans les Iles, Monsieur du Halde, qui étoit ſon Lieutenant au Gouvernement, fut fait Gouverneur en chef par Meſſieurs de la Compagnie des Antilles. ... Gouverneur ... Monsieur Le Chevalier de Lonvilliers Poincy ... an mil ſix cens trente huit.
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Monſieur le General ayant établi dans l'Ile de S. Christofle, tout le bon ordre qui étoit neceſſaire pour entretenir les Habitans en une bonne concorde, pour y attirer toutes ſortes de biens & y faire fleurir le trafic : & l'ayant renduë la plus belle & la plus illuſtre de toutes les Antilles, comme nous l'avons repreſenté au Chapitre 4 du premier Livre de cette Hiſtoire, il étendit puis apres la Colonie Françoiſe dans les Iles de Saint Bartelemy, de Saint Martin, & de Sainte Croix, déquelles nous avons fait la deſcription en ſon lieu, mais il nous reſte encore quelques circonsſtances bien conſiderables , touchant la conqueſte de l'Ile Sainte Croix, léquelles nous ajoûterons en cet endroit.
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En l'an 1651. Monſieur le General traitta ſous le bon plaiſir du Roy, avec la Compagnie dont nous avons parlé (Compagnie de Marchands de la Ville de Fleffingue (?)), & l'ayant rembourſée de tous les frais qu'elle avoit faits pour l'établiſſement de cette Colonie, a aquis de ces Meſſieurs qui compoſent cette Compagnie, la Seigneurie & propriété fonciere des Iles de Saint Chriſtofle, de Saint Bartelemy, de Saint Martin, de Sainte Croix, & des adjacentes, & cela au nom & au profit de ſon ordre de Malte, qui par ce moyen eſt accreü de l'une des plus belles, des plus riches, & des plus honorables Seigneuries dont il joüiſſe ſous la Souveraineté de ſa Majeſté Tres-Chreſtienne. Et dépuis le Roy a fait don abſolu de toutes ces Iles à l'Ordre de Malte, à la ſeule reſerve de la Souveraineté, & de l'hommage d'une Couronne d'or de redevance, à chaque mutation de Roy, de la valeur de mil eſcus, comme il paroit par les lettres patentes de ſa Majeſté, du mois de Mars, 1653.
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Vocabulaire Caraïbe
Gros Lezard Ouayamaka, c'eſt le même que d'autres Indiens apellent Iganas p. 524

- 1665. R. P. Raymond BRETON. Dictionnaire caraïbe-françois, Auxerre, Chez Gilles Bouquet.

p. 206
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Oüalichi, Oüanàlao, Amonhana, et Malliouhana, sont S. Martin, S. Bartellemy, Saba, et l'Anguille. Les sauvages ne me les ont pu distinguer.
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- 1666. R. P. Raymond BRETON. Dictionnaire françois-caraïbe, Auxerre, Chez Gilles Bouquet, nouvelle édition 1999 par CELIA et GEREC, Paris, Karthala.

p. 219
... les Isles de Saint Bartelemy, Saint Martin, Sainte Croix, & l'Anguille, Ouanalao, oüalachi, amonhana, malioüana.
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- 1667. R. P. Jean-Baptiste du TERTRE. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, tome 1 contenant tovt ce qvi s'eſt paſſé dans l'eſtabliſſement des Colonies Françoiſes, Chez Thomas Iolly.

Epistre : ... bon ſuccez que le premier (livre) a receu ... Ce n'eſtoit que le projet ; mais le voicy dans ſon dernier accompliſſement, remply de toutes les choſes les plus remarquables qui ſe ſoient paſsees dans les Ant-Iſles ; habitées par les François depuis environ trente-ans ; ... j'eſpere qu'elle [histoire] ſera utile à la conſervation des Colonies Françoises, puiſque celle qui s'y établiſſent de nouveau y apprendront comme elle ſe doivent maintenir, en conſiderant les accidens & les écueils que les premieres n'ont pu eviter : Les Gouverneurs apprendront par la conduite de ceux qui les ont precedés, à éviter ce qui a eſté la ruine de quelques-uns, & à pratiquer ce qui a relevé la fortune des autres, & les peuples connoîtront qu'il n'ont jamais eſté plus heureux que lors qu'ils ſe ſont conſervez dans leur devoir.
Enfin, Monseigneur, vous ſere perſuadé que cette Hiſtoire eſt ſincere & veritable, quand vous ſçaurez que ie ſuis témoin oculaire de la plus grande partie des choſes qu'elle contient, & que le reſte eſt fondé ſur des originaux & des pieces digne de foy ; ...
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Preface : ... ie ne pû empêcher qu'elle [copie du livre] ne me fut dérobée, & que trois ans apres je n'appriſſe que l'on parloit de la faire imprimer ſous un autre nom que le mien ; cela m'obligea à la mettre ſous la Preſſe, & à la faire paroiſtre en l'année 1654. telle que vous l'avez veüe, ſous le titre d'Hiſtoire generalle des Ant-Iſles ; bien que ce ne fut encore que le projet de ce qu'elle contient maintenant.
Pendant que ie la faiſois imprimer à Paris, le R. P. Raimond Breton fut prié de la part de Monieur le General de Poincy, de donner ſon Vocabulaire, de la Langue des Sauvages, & quelques memoires à une perſonne inconnuë, qui en ramaſſoit pour faire une Relation des Ant-iſles. I'ay appris depuis que c'étoit le ſieur de Rochefort Miniſtre de Roterdam, qui ayant eſté deux fois aux iſles avoit conceu le meſme deffein que moy. Il receut en meſme temps le vocabulaire de ce bon Pere, & la nouvelle de l'Impreffion de mon Livre ; de ſorte que le ſien fut arrêté iusqu'en l'année 1658. en laquelle il parut ſous le nom d'Hiſtoire Naturelle des Antilles de l'Amerique.
Ce Livre fut incontinent preſenté à Meſſieurs de l'Aſſemblée des Phiſiciens, Mathematiciens, & Aſtronomes, qui apres en avoir loüé le diſcours, remarquerent qu'excepté les diſgreſſions qu'il a faites, tres-peu convenable à l'hiſtoire des Ant-Iſles, le vocabulaire de ce bon Pere, & les belles Antitheſes de ſes Amis, preſque tout le reſte eſtoit ſi fidellement tiré de mon Livre, qu'il n'a pas meſme obmis les fautes que i'y avois faite.
Quelques-uns de ces Meſſieurs me prierent d'écrire, de reclamer mon travail, & de faire en meſme temps connoiſtre la fauſſeté de pluſieurs memoires dont il s'eſtoit ſervi pour compoſer ſon Liuvre. ... , ayant eu l'occaſion de faire un voyage aux Iſles en l'année 1656. qui me donna lieu de voir toutes les Iſles que ie n'avois pas encore veuë. I'y fis pluſieurs belles remarques que i'ay mis aux memoires que i'avais ramaſſé, & ay compoſé ces deux Volumes que ie mets preſentement au jour.
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Toutes les choſes que contiennent ces deux Livres [tomes 1&2 de 1667] ſe rapportent à celles dont i'ay éſté témoin oculaire, & qui n'ont point d'autre garand que ma foy & mon honneur, ou aux originaux & pieces autentiques qui m'ont eſté communiqués qui ſe cautionnent d'elle meſme, ou aux memoires que i'ay recueillis de pluſieurs anciens habitans du païs, ...bien que ie ne me faſſe pas abſolument le garand de celle-ci comme des autres, ie puis affleurer que i'y eu un ſoin particulier de rejetter tout ce qui m'a paru douteux, & de n'avancer que ce qui me ſemble le plus probable. ...
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p. 408
En ce meſme temps les Eſpagnols laſſez de la grande dépenſe qu'ils eſtoient obligez de faire depuis dix ans, pour la conſervation du Fort, & pour l'entretien de la Garniſon de l'Iſle de Saint Martin, qui ſe montoit à plus de 100000. eſcus par an, ſe reſolurent de le detruire, de ruïner les cîternes, d'arracher les vivres, & de mettre l'Iſle dans un tel eſtat, que les autres Nations n'euſſent plus d'envie de l'habiter. Ils ramaſſerent pour cét effet tous les manœuvres de la Ville de Portric, & les menerent à Saint Martin, dont ils demolitent le Fort, enfondrerent les citernes, & firent tout le dégât qu'ils purent. Comme ils ſe diſpoſoient à retourner chez eux, un nommé Fichot & trois autres François, qui s'eſtoient rencontrez parmy ceux qu'ils avoient menez à Saint Martin, s'enfuirent dans les bois, & attendirent leur départ pour deſcendre de la Montagne, d'où eſtans deſcendus, Fichot & ſes trois Compagnons ayant fait rencontre d'un meulatre qui ſe donna à eux, arrivant au bord de la mer, ils y trouverent cinq Holandois qui en avaient fait autant qu'eux, avec leſquels s'eſtant entretenus quelques temps, ils reſolurent d'un commun accord, de donner advis aux Chefs les plus voiſins des deux Nations Françoiſe & Holandoife, de l'abandonnement de l'iſle S. Martin fait par les Eſpagnols; & comme l'Iſle de Saint Euſtache eſtoit la plus aiſée à gagner, les cinq Holandois s'offrirent d'y paſſer fur un pyperi, afin d'en advertir le Gouverneur Holandois, avec promeſſe d'aller dez le lendemain à Saint Chriſtophe en avertir auſſi M. le General de Poincy, & l'inviter de venir prendre poſſeſſion de ſa part de cette Iſle, qu'ils avoient laiſſée en dépoſt & en garde à Fichot & à ſes quatre Compagnons. Ce qui fut exécuté de la maniere que nous dirons maintenant.
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p. 409-416 : Eſtabliſſement des François dans les Iſles de Saint Martin & de Saint Barthelemy.
Les François & les Holandois reſolus d'avertir les Gouverneurs des deux Nations à Saint Chriſtophe & à Saint Euſtache, comme nous venons de dire, baſtirent un pyperi ſur lequel les Holandois s'embarquerent, avec promeſſe à Fichot & aux trois François qui demeurent à la garde de l'Iſle, d'aller trouver M. de Poincy, apres qu'ils auroient eſté à Saint Euſtache.
Le Gouverneur Holandois n'eut pas plûtoſt advis que les Eſpagnols avoient abandonné Saint Martin, qu'il leva promptement du monde pour en envoyer prendre poſſeſſion au nom de Meſſieurs les Eſtats, & députa pour ce ſujet le ſieur Martin Thomas, auquel il donna la Commiſſion ſuivante.
Commiſſion au Sieur Martin Thomas pour aller en l'Iſle de Saint Martin pour les Holandois.
« Nous Abraham Adrienſen, Gouverneur de l'Iſle de Saint Euſtache, en vertu & authorité de noſtre Commiſſion de ſa Hauteſſe le Prince d'Orange, Comte de Naſſau, &c. à tous Generaux, Gouverneurs, Commandeurs, Capitaines, & Officiers qui ces preſentes verront ou liront, ſalut. Comme noſtre bien-amé le Capitaine Major Martin Thomas, nous a repreſenté quel'Iſle de Saint Martin eſtoit tres-propre à habituer au profit des Seigneurs, Maiſtres & Patrons de cette Iſle: & nous ayant ſupplié de luy délivrer noſtre preſente Commiffion à ce neceſſaire, pour ſervir audit Capitaine Major Martin Thomas, lequel nous eſtant bien connu, Nous l'avons commis, eſtably, commettons & etabliſſons par la preſente, pour & comme Gouverneur la régir & commander, ſans faire choſe au deſavantage deſdits Noſseigneurs & Maiſtres, & ſe régler ſelon IesVs & Ordonnances de cette Iſle de Saint Euſtache, & ſuivant & conformément à noſtre inſtruction, de laquelle nous luy avons donné une Copie. Donné ſous noſtre main & ſigné en l'Iſle de Saint Euſtache dans le Fort d'Orange, le 14 Février 1648. »
Fichot voyant ces Holandois ſans recevoir aucune nouvelle de M. de Poincy, ſe douta bien de l'infidélité de ceux qui en avoient porté les premieres nouvelles, & ne manqua pas à la premiere occaſion de l'informer de l'eſtat des affaires, & du droit que la France avoit ſur cette Iſle auſſi bien que les Hollandois.
M. de Poincy qui ne cherchoit que l'occaſion d'entreprendre quelque choſe de glorieux, & d'eſtendre les Colonies Françoiſes, embraſſa celle-cy avec chaleur, & commanda du monde pour s'y aller eſtablir, appuyant la juſtice de ſon droit, ſur la convention faite entre Fichot & ces trois Compagnons d'une part, & les cinq Holandois de l'autre, & ſur la première priſe de poſſeſſion que le ſieur de Saint Martin en avoit faite dez l'année 1638. en vertu d'une Commiſſion du Roy dont il eſtoit depoſitaire. Les Holandois s'y eſtoient eſtablis dez ce temps-là par ſurpriſe, & y avaient conſtruire un Fort ; qui ayant donné de la jalouſie aux Espagnols, ils avoient fait un corps d'armée de neuf mille hommes, avec lequel après un ſiege de ſix femaines, ils l'avoient pris ſur les Holandois, qui ainfi avoient eſté la cauſe de l'expulſion des François de cette Iſle.
M.de Poincy ayant donc reſolu de reſtablir les François dans cette Iſle à laquelle ils avoient tant de droit, y envoya premierement le ſieur de la Tour avec trente hommes, ne croyant pas que les Holandois euſſent deſſein d'empeſcer leur eſtabliſſement, mais contre ſon attente ils le refuſerent & ne voulurent jamais ſouffir qu'il mit un seul homme à terre pour y demeurer, pretendans qu'ils avoient pris poſſeſſion de cette Iſle, en vertu d'une Commiſſion du Gouverneur de Saint Euſtache, qui 1es y avoit envoyez pour s'en emparer comme d'une terre inhabitée, qui appartient au premier occupant.
Le ſieur de la Tour eſtant retourné à Saint Christophe avec la copie de la Commiſſion en vertu de laquelle les Holandois pretendoient eſtre les seuls maifres de l'Iſle de Saint Martin, M. de Poincy y renvoya 300. hommes ſous la conduite de M. de Lonvilliers ſon neveu, Gouverneur de l'Iſle de Saint Christophe [?], avec ordre de les y eſtablir & de combatre les Holandois, en cas qu'ils ſe miſſent en eſlat de les en empeſcher; & pour l'authoriſer d'avantage à prendre poffcffion de la moitié de l'Iſle qui appartenoit aux François, il luy donna cet ordre.
Ordonnance au Sieur de Lonvilliers, pour aller en l'Iſle Saint Martin
Le Chevalier de Lonvilliers Poincy, de l'Ordre de Saint Iean de Jeruſalem, Commandeur d'Oyzemont & de Coulours, Chef d'Eſcadre des Vaiſſeaux du Roy en Bretagne & Lieutenant General pour ſa Majeſté dez Iſles de l'Amérique. Ayant eu advis certain que les Eſpagnols qui poſſedoient l'Iſle de SaintMartin l'ont quittée, nous ordonnons au ſieur deLonviIIiers noſtre neveu, à qui nous avons donné Commiſſion en qualité de Gouverneur, d'aller reprendre poſſeſſion de la dite Iflc pour y conſerver l'intereſt du Roy tel que S. M. I'avoit, lorsque leſdits Eſpagnols prirent le Fort conſtruit par les Holandois; Et parce que nous ſommes aſſeurez que quelques Holandois ou Zelandois ſe font jettez dans la dite Iſle, ſous pretexte de quelques pretenſions, qui s'expliqueront par S. M. & ſon Conſeil, avec Meſſieurs des Eſtats des Provinces unies ; & ſuivant ce qui en ſera reſolu par Ieſdites Puiſlances, le tout ſera effectué conformément à leurs volontez. Nous deffendons audit ſieur de Lonvilliers de les attaquer ny faire attaquer, ainsi les laiſſer libres ; mais ſi les ſuſdits Hollandois ou Zelandois, entreprenoient de faire acte d'hoſtilité, ſoit en leur refuſant le débarquement dans ladite Iſle, ou autre acte de guerre, en ce cas ledit ſieur de Lonvilliers repouſſera leurs mauvaiſes intentions par la force. En foy de quoy nous avons ſigné les Preſentes de noſtre main, a icelles fait appofer le cachet de nos Armes, & contreſigner par noſtre Secrétaire, en noſtre Hoſtel de la grande Montagne de la Baſſe-terre en l'Iſle de Saint Christophe, ce 16. Mars 1648. Signé, Le Chevalier De Poincy & plus bas, par mondit Seigneur le General, De merle, & ſcellé.
M. de Lonvilliers eſtant arrivé avec ſes 300. hommes à rade de cette Iſle, le 17. Mars 1648, dépeſcha un de ſes Officiers au Commandeur Holandois, pour luy ſignifier l'ordre qu'il avoit de s'y eſtablir, & le prier en meſme temps que les choſes ſe fiſſent dans la douceur, pour n'eſtre pas obligé d'en venir aux mains. Le Holandois voyant nos gens en eſtat de ſe faire donner par force, ce qu'ils demandoient avec civilité, leur permit la deſcente ; & quelques jours apres les Officiers des deux Nations s'eſtant aſſemblez ſur une montagne, qui depuis à ce ſujet a eſté nommée la Montagne des Accords, il convinrent enſemble des Articles fuivans.
Articles accordez entre les Commandans pour le Roy en l'Iſle de Saint Martin, & les Holandois demeurants dans la dite Iſle.
Avjourd'huy 23. Mars 1648. ſont convenus Meſſieurs Robert de Lonvilliers Eſcuyer, ſieur dudit lieu, Gouverneur de l'Iſle de Saint Martin, pour ſa Majeſté Tres-Chreſtienne, & Martin Thomas, auſſi Gouverneur de ladite Iſle, pour Meſſieurs le Prince d'Orange &c Eſtats d'Holande; & Meſſieurs Henry de Lonvilliers Eſcuyer, ſieur de Bennevent, & Savinien de Courpon Eſcuyer, ſieur de la Tour, Lieutenant Colonel en ladite Iſle, & Meiſſieurs David Coppin, Lieutenant d'une Compagnie Holandoiſe, & Pitre Van Zeun-Hus, auſſi Lieutenant d'une Compagnie des ſuſdits, qui de part & d'autres ont accordé, & par ces Preſentes accordent.
I.
Que les François demeureront dans le quartier où ils ſont à preſent habitez, & habiteront tout le coſté qui regarde l'Anguille.
II.
Que les Holandois auront le quartier du Fort, & terres qui ſont à L'entour d'icemuy dy coſté du Sud.
III.
Que les François & Holandois habituez dans ladite Iſle vivront comme amys & alliez par enſemble, ſans qu'aucuns ny de part ny d'autre ſe puiſſent moleſter, à moins que de contrevenir au preſent Concordat, & par conſequent puniſſable par les loix de la guerre.
IV.
Que ſi quelqu'un ſoit François, ſoit Holandois, ſe trouve en detlict, ou infraction des conventions, ou par refus aux commandemens de leurs Supérieurs,ou quelqu'autre genre de faute, ſe retiroit dans l'autre Nation, leſdits ſieurs Accordans s'obligent à le faire arreſter dans leur quartier, & le repreſenter à la première demande de ſon Gouverneur.
V.
Que la chaſſe, la peſche, les ſalines, les rivières, les eſtangs, eaux-douces, bois de teinture, Mines, ou Mineraux, Ports & rades, & autres commoditez de ladite Iſle ſeront communes, & & ce pour ſubvenir à la neceſſité des habitans.
VI.
Permis aux François qui ſont à preſent habituez avec les Holandois, de ſe ranger & mettre avec les François, ſi bon leur ſemble, & emporter leurs meubles, vivres, moyens & autres uſtencilles, moyennant qu'ils ſatisfaſſent à leurs debtes, ou donnent ſuffisante caution: & pourront les Holandois en faire de meſme aux meſmes conditions.
VII.
Que s'il arrive des ennemis pour attaquer l'un ou l'autre quartier, leſdits ſieurs Concordants s'obligent à s'entre-aider & prêter secours l'un à l'autre.
VIII.
Que les limites & partition de ladite Iſle, qui ſe doivent faire entre les deux Nations, ſeront remiſes pardevant Monſeigneur le General des François, & M. le Gouverneur de S. Euſtache, & les députez qui ſeront envoyez pour viſiter les lieux, & apres leur rapport fait, a diviſer leurs quartiers, & y proceder comme dit eſt.
IX.
Que les pretenſions que l'on peut avoir de part & d'autre, ſeront remiſes par devant le Roy de France & Meſſieurs de ſon Conſeil, & Meſſieurs le Prince d'Orange, & les Eſtats d'Holande. Cependant ne pourront leſdits Concordans fortifier ny d'une part ny d'une autre, à moins de concrevenir audit concordat, & de ſouffrir tous dépens, dommages & intereſts, vers l'autre partie.
Ce fut fait & paſſé les an & iour que deſſus au mont ſurnommé des Accords dans ladite Iſle : & ont leſdits ſieurs Accordans ſigné Ies Preſentes, où aſſiftoit le ſieur Bernard de la Fond, Eſcuter, ſieur de l'Eſperance, Lieutenant d'une Compagnie Françoiſe à Saint Chriſlophe. Ainſi ſigné, de LONVILLIERS, MARTIN-THOMAS, Henry De Lonvilliers, De Covrpon, David Coppin, De l'Esperance & Pitre Van Zevn-Hvs.
L'on peut juger de ce que ie viens de dire, & des pieces que j'ay rapportés de la fidelité des memoires du ſieur de Rochefort, qui dans la page 59. de la ſeconde Edition de ſon Livre, nous veut perſuader que l'habitation de cette Iſle faite par les Holandois fut un cas fortuit, & que ce fut par hazard qne M.Rüyter côtoyant les coſtes de cetre Iſle, apperceut que les Eſpagnols l'avoient abandonnée; car bien qu'il ſoie vray que M. Ruyter y porta les hommes deſtinez par le Gouverneur de Saint Euſtache pour l'habiter, il n'eſt pas vray pourtant, ny qu'il ait levé ces hommes, ny qu'il en ai pris poſſeſſion pour Meſſieurs les Eſtats Generaux des Provinces unies, comme il eſt aifé de juger par la Commiſſion donnée par le Gouverneur de Saint Euſtache au ſieur Martin Thomas, rapportée cy-deſſus, & par les Articles paſſez entre luy & M. de Lonvilliers, qui partagerent l'Iſle, non pas depuis comme il l'écrit au meſme endroit, mais dans le meſme temps que les François en prirent poſſeſſion.
Quoy que ie n'aye rien à dire du détail de ce qui s'eſt paſſé depuis cét eſtabliſſement ; neantmoins ie ne ſçaurois ômettre une action aſſez tragique qui s'y paffa entre M. de la Tour & ſa femme, en l'année 1655. ...
...
Apres l'eſtabliſſement de cette Colonie Françoiſe dans Saint Martin, M. de Poincy reſolut d'habiter l'Iſle de S. Barthelemy. La commodité du Havre de cette Ile, & le voiſinage de Saint Christophe, dont elle n'eſt qu'à ſix lieuës, l'invitoient à en prendre poſſeſſion ; mais ſur tout, la crainte que quelque Nation eſtrangere ne s'en emparât, l'y obligea. C'eſt pourquoy cette meſme année 1648. il y envoya le ſieur Iacques Gente, avec quarante ou cinquante hommes pour s'y eſtablir.
Cette petite Colonie s'accrut par les ſoins de quelques habitans de Saint Chriſtophle, & particulierement du ſieur Bonhomme, qui y prirent des habitations, ſur leſquelles ils mirent des François & des Negres, ſous la conduite de quelques Commandeurs ; mais comme c'eſtoit plûtoſt pour complaire à M. de Poincy, que pour en tirer du profit, il ne faut pas s'eſtonner ſi elle n'a jamais eſté bien peuplée.
Ce fut auſſi ce qui donna envie aux Sauvages d'en chaſſer les François, car ils y firent un ſi horrible carnage en l'année 1656, qu'elle fut abſolument abandonnée ; ceux qui échaperent de la fureur de ces barbares n'y voulurent plus retourner, les maiſtres ne pûrent ſe reſoudre d'y renvoyer leurs gens, juſques en l'année 1659. que la paix eſtant faite avec eux, M. de Poincy y envoya quelques 30. hommes, qui ſe font inſenſiblement multipliez, en forte qu'en 1664. on en comptoit juſques à cent.
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p. 507
... Par un nouveau mal-heur nous fusmes douze Semaines en chemin (ce qui eſt fort ectraordinaire) & fuſmes contraints par les mauvais temps de relâcher deux fois en Angleterre : ſi bien que nous n'arrivaſmes à la Martinique que le 28. Septembre mil ſix cens cinquante ſix ; ie laisse à parler de ... , pour m'arreſter à un combat que nous eufmes contre les Sauvages en allant à Saint Christophe, dans la barque de Monſieur le General du Parquet, chercher un Navire pour retourner en France.
Combat contre les Sauvages. ... p. 508-512
Ces barbares à la perſuaſion d'un vieil Sauvage, qui avoit appartenu à Mademoiselle de la Montagne, & qui pretendoit en avoir receu quelque déplaiſir, avoient fait une entrepriſe ſur l'Iſle de Saint Barthelemy, dans laquelle il leur ſervy de guide & les conduiſit de Caſe en Caſe, où ils maſſacrerent ſeize perfonnes, & en bleſſerent pluſieurs à coups de flêches ; delà ils furent à l'Iſle de l'Anguille habitée par les Anglois, où ils tuerent preſque tous les hommes, pillerent & brûlerent les Caſes, ſe reſervant les femmes & les filles pour en faire des eſclaves, & pour en abuſer.
Nous ne ſongions gueres ny à cette entrepriſe des Sauvages, ny à les rencontrer, ... . Cette barque eſtoit ... fort peu en etftat de combattre : auſſi ne ſongeoit-on gueres à s'y preparer ; car outre nous ignorions l'inſulte des Sauvages, il y avoit peu de ſujet de les apprehender, proche de Saint Christophe au milieu de trois iſles remplies d'Anglois, leurs plus grands ennemis, & dans le paſſage de tous les navires, auſſi ie ne crois pas que depuis vingt ans les Sauvages euſſent paru dans l'eſtat auquel nous les trouvafmes.
Nous partiſmes donc de la Martinique le ſizième Novembre, & le huitième à la pointe du iour nous euſmes comme un preſage de ce qui nous devoit arriver ; ce fut un Metheore qui s'enflamma vers la ponpe de noſtre barque, é qui paſſant grand bruit à la hauteur de nos maſts, comme un dragon de feu, s'alla diſſiper & ſe perdre vers le lieu où les Sauvages parurent un quart-d'heure apres.
Ie les apperceus le premier au nombre de neuf pirogues, qui ne paroiſſoient de loin que comme des morceaux de bois flottans ſur l'eau, ...
La principale des pirogues laiſant les huicts autres à quartier, vint hardiment nous reconnoiſtre. Noſtre Capitaine fit ce qu'il pût pour la prendre de travers & paſſer pardeſſus, mais ils eſquiverent adroitement le coup, & ſe tinrent toûjours cap à cap de noſtre barque. Nous avions fait braquer le canon ..., & il fut chargé d'un gros boulet, d'une chaiſne de fer, de deux ſacs de mitrailles & de balles de mouſquet. La moitié des Sauvages de la pirogue ramoient, tous les autres tenoient chacun deux flêches dans la corde de l'arc prêſtes à décocher ; comme ils furent à vingt pas de nous, ils firent de grands cris & de grandes huées en venant ſur nous pour nous attaquer ; mais comme nous allions à eux vent derriere, la grande voile de noſtre maft de l'avant nous couvroit ſi bien, qu'ils ne pûrent faire leur décharge ſur nous ; & noſtre Canonier les voyant proches, prit ſi bien ſon temps, & mit le feu ſi à propos à ſon canon, que le coup emporta plus de la moitié des Sauvages ; & ſi l'arriere de la pirogue n'eut baiſſé, il n'en ſeroit pas échapé un ſeul. Il y en eut plus de vingt de tuez de ce coup, dont la Mer devint toute ſanglante autour de noſtre barque, & la pirogue fut ſenduë & toute remplie d'eau : elle ne laiſſa pas pourtant de s'accoſter de la barque ; & ceux qui eſtoient réchapez de ce coup nous voyant à découvert, tirerent quantité de flêches, qui bleſſerent deux de nos ſoldats, l'un au doigt, qui en fut quitte pour le perdre le lendemain, & l'autre à la cuiſſe, qui en mourut à la Martinique quelques jours apres.
Nos deux Capitaines & nos ſoldats firent leur décharge ; & parce qu'ils tiroient leurs fuſils de fort prez, il n'y eut preſque point de coup qui ne portât & qui ne tuät un Sauvage : des fuſils on vint aux piſtolets, dont les coups ne furent pas moins heureux. Pendant qu'on ſe battoit vaillament de part & d'autre, un vieil Capitaine Sauvage, voyant M. de Maubray ſur l'arriere, luy tira un coup de flêche avec tant de violence, qu'elle caſſa la clochette de la barque, ſans laquelle il auroit eſté tué, mais il ne le porta loin : car ſur le champ, M. de Maubray luy tira un coup de fuſil dans le coſté, qui le perça de part en part ; & le voulant achever avec ſon piſtolet, le Sauvage eſquiva & ſe jetta à la mer avec ſon arc & les flêches, où tous les autres, bien que bleſſez, ne laiſſerent pas de le fuivre.
Si-toſt qu'ils furent à la mer nous tâchaſmes de ſauver quelques priſonniers qui eſtoient dans la Pirogue, nous en tiraſmes aiſément deux jeunes François ; mais nous eſtans mis en eſtat d'en retirer une fille Angloiſes, une vieille Sauvage la mordit à l'épaule, & luy enleva autant de chair, que ſa bouche en avoit pû mordre ; mais en meſme temps un Sauvage Chreſtien que nous avions dans notre barque, & ennemy juré de ceux de ſa Nation, luy porta un coup de demy pique dans le col qui lui fit lâcher priſe : cette bleſſure pourtant n'empeſcha pas qu'elle ne ſe jettât derechef sur elle, & ne la mordit une ſeconde fois à la feſſe, auparavant que nous l'euſſions tirée de la pirogue, dans laquelle un Nègre à qui noſtre coup de canon avoit coupé les deux jambes, refusa la main qu'on luy preſenta pour le ſauver ; puis s'eſtant levé ſur le bord de la pirogue, il ſe jetta la teſte devant dans la mer ; mais ſes pieds n'eſtant pas encore tout à fait ſeparez de ſes jambes, il demeura acroché avec ſes os, & ſe noya miſerablement. L'on fit auſſi tout ce que l'on pût pour ſauver une jeune Damoiſelle Angloiſe, qui eſtoit là Maiſtreffe de cette fille qu'on avoit tirée dans la barque ; mais la pirogue s'eſtant ſeparée de la barque, nous la viſmes quelque-temps ſur un coffre qui nous tendoit les mains ; mais comme nous allions à elle le coffre tourna, & nous ne la reviſmes plus.
Pendant que nous eſtions occupez à ſauver ces pauvres miſerables, noſtre vieil Capitaine Sauvage tout bleſſé qu'il eſtoit vint à nous, & ſortant à demy corps hors de l'eau comme un Triton, tenant deux flêches dans la corde de ſon arc, les tira dans la barque, & ſe plongea en meſme temps dans l'eau ; il revint ainſi genereuſement cinq fois à la charge, & les forces lui manquant plûtoſt que le courage, nous le viſmes renverſer & couler à fond ; un autre vieillard, qui s'eſtoit tenu au gouvernail de la barque, ayant lâché priſe, ſe mit à crier & à nous prier qu'on ne le tuât pas, j'en prié inſtamment le Capitaine ... , qui pour me contenter luy jetta un bout de corde, mais ſi loin qu'il ne pût attraper ; & voyant qu'il faiſoit tous ſes efforts pour regagner la barque, il luy tira un coup de mouſqueton dans le viſage, qui le fit couler à fond. Au commencement du combat j'avois veu un petit Sauvage ſur l'eau, qui ne pouvoit avoir que deux ans, remuans ſes petites mains, mais il fut impoſſible de le ſauver.
Si les huict autres Pirogues fuſſent venuës à nous avec la meſme reſolution que ceux cy, nous y ferions infailliblement demeurez ; mais ayant veu le feu que nous avions fait sur la premiere, & s 'appercevant que nous allions à eux à toutes voiles, ils prirent l'épouvante ; & ayant gagné le vent à force de rames, ſe ſauverent en une petite Iſle appelée la Rotonde. Quinze ou vingt Sauvages qui s'eſtoient jettez à la mer tous bleſſez, s'y retirerent auſſi apres avoir demeuré ſur l'eau, les uns juſqu'au foir, & les autres juſqu'au lendemain. La vieille Sauvage qui avoit receu un coup de picque dans le col, & un autre au deſſous de la mammelle, s'y ſauva auſſi à la nâge ; & la premiere choſe qu 'elle y fit pour contenter ſa vengeance & ſa rage, ce fut de prendre un petit François agé de douze ans, de le lier par le milieu du corps, & de le traiſner le long de la coſte parmy les rochers, juſqu'à ce qu'il mourût dans ce tourment.
Le Capitaine ... qui a toûjours eſté l'ennemy irreconciliable de cette Nation, voyant tant de pirogues échaper de ſes mains, penſa rompre ſes maſts à force de porter ſes voiles trop prez du vent, pour en gagner le deſſus ; mais les Sauvages firent de ſi prodigieux efforts de rames qu'ils en furent les maiſtres, non pas pour combattre, mais pour ſe ſauver. Deux heures apres ce combat nous arrivaſmes à Saint Chriſtophe, où nous apprîmes à M. de Poincy l'irruption des Sauvages à Saint Barthelemy, & le détail de noſtre combat avec eux.
Monſieur le General y envoya auſſi-toſt une chaloupe qui rapporta ceux qui s'eſtoient ſauvez de ce maſſacre, entre leſquels il y en avoit pluſieurs de bleſſez, deſquels j'en vis penſez un qui avoit un coup de flêche ſur le derriere de la teſte, dont le venin s'eſtoit coulé ſur l'os, tout autour du crane. Le ... Chirurgien de Monſieur de Poincy, luy fit une inciſion depuis la nucque du col juſqu'au front, & une ſeconde depuis une oreille iusques à l'autre, de force que les quatre coſtez de la teſte luy pendoient comme des oreilles de barbet ; ie le confeſſay, & deux iours apres qu'il eut eſté penſé, il devint ſourd, ie le laiſſay pourtant en aſſez bonne diſpoſition, mais ie ne ſçais s'il mourut depuis mon départ.
Les flêches des Sauvages ayant eſté trouvées armées de fer, nouvellement forgées dans quelque Iſle Françoiſe, cela fâcha fort M. de Poincy, ...
...

- 1667. R. P. Jean-Baptiste du TERTRE. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, tome 2 contenant l'histoire natvrelle, Chez Thomas Iolly.

...
Deſcription de l' Iſle de ſaint Martin, peuplée en l'année 1648. par les François & les Hollandois : où le ſieur de la Tour eſt eſtably Gouverneur pour les François, & le ſieur Martin Thomas pour les Hollandois. p. 32-33
La ſituation de cette Iſle eſt ſous le dix-huitième degré ſeize minutes, au nord de la ligne équinoxiale, elle a environ ſeize lieuës de circuit, quatre de large, & ſix de long. Le Sr Rochefort s'eſt un peu méconté, quand il a eſcrit dans la ſeconde edition de ſon livre, parlant de l'Eſpagnol : Il y a environ neuf ans qu'il démolit le Fort & abandonna l'Iſle ; puiſque cette démolition le fit en 1648. la meſme année en laquelle y fut Michel Ruyter.
Le terroir de cette Iſle eſt fort ſec, & juſques icy il ne s'y eſt fait que du petun & de l'indigo, qui n'y peut pas eſtre bien bon, à cauſe qu'elle eſt deſtituée des bonnes eaux, qui font abſolument neceſſaires pour en faire de bon : il n'y a ny rivieres ny fontaines, & les habitans ont eſté contraints d'y faire des ciſternes, ſans leſquelles ils n'y auroient pû ſubſiſter.
La ſeule choſe qui rend cette Iſle conſiderable, font les plus belles ſalines qui ſoient dans toutes les Iſles, où regulierement tous les ans on voit un pied de ſel dans toute l'étenduë de la ſaline.
Quelques-uns luy donnent de grandes ſinnoſitez & culs de ſac qui avancent fort dans la terre, & ſont le repaire de quantité de Lamentins, de Tortuës, & autres poiſſons qui fourniſſent les vivres aux habitans.
Les deux tiers de la terre de cette Iſle ſont demeurez aux François, par le partage qui a eſté fait entr'eux & les Hollandois, qui y ſont pourtant plus grand nombre : car du temps de Mr de Poincy, il n'y a jamais eu plus de 150. François, mais qui ſe ſont augmentez ſous Monſieur de Salles juſques à trois cens. Meſſieurs de Malte y avoient une tres belle habitation ; ſur laquelle il avoit mis pluſieurs eſclaves, quantité de bœufs & de moutons : Ie ne ſçay pas s'il y a eu quelque eſtabliſſement de Religieux, mais en l'année 1664. les Religieux miſſionnaires de ſaint Christophe & des autres Iſles, y alloient de tems en tems, faire les fonctions neceſſaires à la conduite ſpirituelle des habitans François.
Deſcription de l' Iſle de ſainct Barthelemy, peuplée par l'ordre de Monſieur de Poincy, en l'année 1648. où le ſieur le Gendre fut eſtably premier Gouverneur.
Cette petite Iſle eſt située ſous le dix-ſeptiefme degré au Nord de la ligne équinoxiale, elle eſt à quatre lieuës au Nord-eſt de S. Martin ; elle n'a que 7. ou huit lieuës de tour, & n'eſtoit pas digne de porter une colonie ſans le beau havre qu'elle contient, & qui ſeul la fait eſtimer.
Ce havre entre plus d'un quart de lieuë dans la terre, ſon entrée eſt de cinquante pas de largeur, où les plus grands Navires peuvent entrer en tout tems & ſans aucun danger, il a en quelques endroits plus de trois cens pas de large, & au plus eſtroit deux cens.
Iusques icy l'on n'y a fait que du petun, & ie ne croy pas qu'on y faſſe jamais autre choſe.
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Premier voyage aux Antilles. p. 44
... dix-ſeptieme Ianvier mil cix cens quarante ...
De mes retours en France. p. 50
... quatorziéme d'Avril 1642 ...
Second voyage aux Antilles, ... p. 57
... Paris ... partis ... mois de Decembre 1642 pour ... Dieppe ... avoir attendu le vent prez de trois mois.
...

- 1671. R. P. Jean-Baptiste du TERTRE. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, tome 3 dans lequel il est traité Du changement des Proprietaires des Ant-Isles. De l'Etabliſſement de la Compagnie Royale des Indes Occidentales : Et de ſon Gouvernement juſqu'à la guerre entre la France et l'Angleterre, Chez Thomas Iolly.

(2x) Avis au lectevr : Mon Cher Lecteur, quoy que j'aye ſuffiſamment diſcouru dans ma Preface tant du ſujet que de l'ordre de cette troiſième Partie de mon Hiſtoire ; je ſuis obligé de vous avertir icy de pluſieurs choſes ...
...
... Ie fuis obligé ... de vous avertir de pluſieurs choſes ... La premiere eſt que j'ay eſté obligé (je ne vous puis dire ni par qui ni comment) de trancher, tant au commencement qu'en divers endroits de cette troiſième Partie, pluſieurs choſes qui auroient fort enrichi cette Hiſtoire, laquelle ſans doute vous paroiſtra en ces endroits peu complete ; parce que quelque ſoin que j'aye pris pour rjiſter toutes ces matieres, je n'ay pas eu aſſez d'adreſſe pour leur donner (en conſervant la verité) toute la liaison qu'elles auroient euës ſi elles n'avoient pas eſté tronquées.
...
,vous y trouverez au moins une Hiſtoire autant ſeure qu'elle ſe puiſſe donner en ce temps. Je l'ay tirée des Regiſtres, des Memoires & des Lettres Originales de plus de cent perſonnes tant Eccleſiaftiques que ſeculiers ; du Roy, des Miniſtres, des Lieutenants Generaux, de tous les Gouverneurs des Isles, des Directeurs de la Compagnie des Indes Occidentales, des Intendans de leurs affaires, des Commis generaux & particuliers, de pluſieurs Officiers & Habitans des Isles, & generalement de toutes les perſonnes qui ont ou qui ont eu des intereſts tant ſoit peu conſiderables dans les Isles : & je garde en mes mains tous ces memoires en originaux ou en copies, pour juſtifier quand il ſera beſoin toutes les choſes que j'ay avancées dans ces deux Livres.
...
Preface : ... Si cette Hiſtoire leur fait voir toutes ces belles Colonies ſubſiſter comme par un miracle, au milieu de leurs deſordres & de leurs malheurs ; elle leur découvre incontinant après la cheute & la ruine de la premiere Compagnie, cauſée par la mauvaiſe conduite, & par la perfidie de ceux auſquels ces illuſtres Seigneurs avoient confié leurs intereſts ; ...
L'on a pû encore remarquer ... que tous ces Gouverneurs ... s'eſtroient adroitement ſervi de l'averſion que les habitans avoient conceuë contre la Compagnie, ...
... La fin du premier livre de cette Hiſtoire a fait auſſi connoitre, que le deplorable eſtat de la Guadeloupe ... celuy de la Martinique ... auſſi bien que celuy de la Grenade ... menaçoient ces trois Iſles d'un bouleverſement entier. Les Isles dépendantes de la Seigneurie de Malthe, n'y eſtoient pas en meilleure poſture ; puis que celles de ſainte Croix, de ſaint Martin, & de ſaint Barthelemy ne faisſoient que languir ; ...

...
p. 43
Edit du Roy pour l'établiſsement de la Compagnie des Indes Occidentales.
LOVIS PAR LA GRACE DE DIEV ROY de France & de Navarre ; ...
...
A CES CAVSES, ... , Nous avons par le preſent Edit, Estably et establissons vne Compagnie des Indes Occidentales ...
...
PREMIEREMENT ... XLIII
...
DONNÉ à Paris au mois de May, l'an de grace mil ſix cens ſoizante quatre ... Signé, LOVIS ...
...
p. 246-253
La Compagnie traite des Isles dependantes de Malthe, avec .., Ambaſſadeur extraordinaire de cet Ordre.
Bien-qve la Compagnie des Indes Occidentales euſt dé-ja, en vertu de l'Edit du Roy donné à Paris au mois de May 1664. pris poſſeſſion des Iſles de la Guadeloupe, de la Martinique, de Mariegalande, & de la Grenade, elle n'avoit pas encore traité avec les ſeigneurs & propriétaires de ces lieux, de leurs droits & domaines, ni avec les Chevaliers de Malthe, des Isles de S. Chriſtophle, & de celles qui dependoient de cet Ordre, ...
... une Bulle fut expediée par le Grand Maiſtre de cet Ordre, le dixième d'Avril, ... ; dans laquelle il lui donne plein pouvoir de traiter des Isles de S. Christophe, de Sainte Croix, de S. Barthelemy, & de S. Martin ; & de vendre à la Compagnie des Indes Occidentales, la propriété, la Seigneurie, & tous les droits que la Religion de Malthe avoit acquis dans ces Iſles : & ce par un Contract, paſſé le vingtième May 1651. ...
... trois mois à négocier ... Contract paſſé ... le dixième d'Aouſt, par lequel ... vend à la Compagnie des Indes Occidentales non ſeulement la proprieté, la Seigneurie, & tous les droits appartenans à ſon Ordre dans les Isles ſus-nommées, ſans garantie, reſtitution de deniers, ni recours quelconque, ſinon des faits & promeſſes de cet Ordre à la Compagnie ; mais encore les habitations, terrains, baſtimens, equipage, Canons, negres, beſtiaux, de quelle qualité qu'ils ſoient, moulins à ſucres, les munitions, les armes, les meubles d'hoſtel, les ſucreries, avec leurs uſtenciles ; & generalement tout ce qui appartient & peut appartenir à la Religion de Malthe, eſtant preſentement en nature : & le tout pour la ſomme de cinq cens mille livres tournois, ...
...
Traduction de la Bulle de ſon Eminence de Malthe, ... .
... nous vous donnons & accordons tres ample pouvoir ..., pour pouvoir en noſtre nom vendre, ceder , & aliener ; ..., les Isles de S. Chriſtophle, de Sainte Croix, & autres dependances, que notre Religion poſſede dans l'Ocean de l'Amerique, par la donation que luy en a fait ſa Majeſté tres Chreſtienne par ſes Lettres Royaux, expediez l'an mil ſix cent cinquante-trois, ...
... Donné à Malthe en noſtre Convent, le dixiéme jour d'Avril 1665.
...
...
Extrait des regiſtres des Deliberations de la Compagnie des Indes Occidentales. Du Huitieme de Iuillet 1665.
La Compagnie extraordinairement aſſemblée, ayant eſté informée par Meſſieurs les Directeurs des diverses negociations qui y ont eſté faites depuis deux mois, au ſujet de l'acquisition des Isles de S. Christophe, Sainte Croix, S. Barthelemy, & autres appartenant audit Ordre en Amerique, dont ſa Majesté a deſiré que la dite Compagnie traitaſſe, pour faciliter le commerce qu'elle a entrepris : Et ledit Ordre ayant envoyé un Ambaſſadeur extraordinaire vers ſa Majeſté, pour en convenir de prix ; il auroit eſté reglé à la ſomme de cinq cent mille livres, tant pour la ſeigneurie & propriété deſ dites Isles, armes,munitions, baſtimens, negres, negreſſes, meubles, beſtiaux, que pour tout ce qui appartient audit Ordre dans leſdites Isles ; ...
... ce jourd'huy dixiéme Aouſt 1665. ...
Monsieur de Chambré prend poſſeſſion de l'iſle de Saint Christophle, & des autres iſles, par des procureurs.
Au mois de Novembre mil ſix cens ſoixante cinq, Monsieur de Chambré, Agent General des affaires de la Compagnie, receut dans l'iſle de la Guadeloupe, les contracts des acquiſitions que la Compagnie avoit faites des Isles dependantes de la Seigneurie de Malthe, de celles de la Martinique, & de la Grenade ; & à meſme temps, la Commiſſion de la part du Roy & de la Compagnie, de Gouverneur General de l'isle de S. Christophe, & de celles qui en dépendent, pour Monſieur le Chevalier de Sales. ...
...
Le ſieur du Guery, l'un des Seigneurs de la Compagnie, fondé en procuration de Monſieur de Chambré, paſſa à l'Iſle de Sainte Croix, & fut mis en poſſeſſion de cette Isle par Monſieur du Bois, qui y commandoit alors pour la Religion de Malthe, le huitième de Decembre. ...
...
Le meſme ſieur du Guery fut à S. Barthelemy, & le ſieur Beauplan qui y commandoit, le mit en poſſeſſion de cette Iſle le 1. de Janvier 1666.
De là il paſſa à l'isle S. Martin, & en fut mis en poſſeſſion le 4. de Janvier 1666. par le ſieur Clivet, qui y commandoit en l'abſence du ſieur Le Fevre.
Ces deux dernieres Isles de S. Barthelemy & de S. Martin eſtoient de tres petite conſideration ; & les Colonies qui les habitoient depuis leur établiſſement, s'eſtant pluſtoſt diminuées qu'accruës, elle ne faiſoient pas en tout quatre ou cinq cens hommes lors que la Compagnie en prit poſſeſſion. L'on m'a dit qu'il y avoit dix sucreries dans Saint Martin : mais je crois que l'on y comprenoit celles des Hollandois. Le reſte des habitants n'y faiſoient que du petun, que l'on alloit querir avec des barques, qui alloient de temps en temps à ces petites Isles.
...
p 273
...
Vers la fin de Septembre mil ſix cens ſoixante cinq Monſieur de Chambré tira de l'Isle de Marigalande Monsieur des Roſes, & luy donna le Commandement de l'Isle de Saint Martin, ſous l'autorité de la Compagnie des Indes Occidentales.
...
p. 297-307
Estat de la Religion dans les Ant-Isles
...
Iustiſe renduë par l'Auteur, aux Miſſionaires des Ant-Isles.
... que le livre du ſieur Chaulmer ...
Ce Livre eſt intitulé Suite du Nouveau Monde Chrétien, ou de l'hiſtoire des Miſſions, compoſé par le ſieur Chaulmer.
Cet Auteur dans tout ce livre teste levée, parle de ce nouveau monde, comme ſi les RR. PP. Ieſuites en avoient eſté les ſeuls Apoſtres & les ſeuls Miſſionaires, leſquels ne ſont neanmoins arrivez dans ces Isles, qu'en l'année mil ſix cens trente-neuf, ſans dire un ſeul mot des Capucins, des Iacobins, des Carmes, & de pluſieurs Preſtres ſeculiers, qui dés l'an mil ſix cens vingt-ſix, y ont travaillé avec grande édification, ...
... & je dois donné ce temoignage à la verité, que de ma ſeule connoiſſance, il en eſtoit mort plus de trente en opinion de ſainteté, avant que les RR. PP. Ieſuites y euſſent mis le pied.
Cet Auteur en parlant de ces Miſſions dit, En l'année 1651. que les RR. Peres ... ariverent dans ces Isles, y trouverent trois Miſſions fort bien eſtablies, & pluſieurs autres dont l'on jettoit les premiers fondemens. La plus avancée eſtoit celle de Saint Sauveur, ou Sainte Croix ; la ſeconde celle de Saint-Martin, la troifième celle de Saint-Barthelemy, la quatrieme celle de Marigalande, & la cinquième celle des Irlandois dans l'Isle de Saint Christophle.
... mais il me ſemble qu'il doive dire en meſme temps, que c'eſtoit conjointement avec les autres Miſſionaires, qui les ont dés long-temps precedez ...
Si cet Hiſtorien avoit pris la peine de lire les livres qui ont eſté écrits ſur le ſujet des Miſſions du Nouveau monde,...
Le ſieur Chaulmer ſçaura donc, que les Reverends Peres Iefuites ſuſnommez, arrivans dans ces Isles, en l'année 1651. firent avec beaucoup de zele & d'édification, tout ce que les autres Miſſionaires tant ſeculiers que reguliers, avoient fait de temps en temps dans ces cinq Miſſions dont il parle.
Le ſoin de la Miſſion de Sainte Croix eſt demeuré à nos Religieux depuis l'an 1658. celles de S. Martin & de S. Barthelemy ont eſté abandonnées au premier Coufat de S. Christophle ; & la Miſſion de Marigalande eſt cultivée par les RR.PP. Carmes, ...
...
Ie luy laiſſe dire tout ce qu'il luy plaiſt des Miſſions aux ſauvages de nos Isles, ſans dire un ſeul mot du Reverend Pere Raimond, Breton de noſtre Ordre, ...
...
...
Miſſions faites dans les Isles de Sainte Croix, ...
...
Convention faite entre Monſieur de Sales, & les Religieux de Saint Dominique, pour leur eſtabliſſement dans l'Isle de Sainte Croix.
... I ... XI
Si toſt que le Contract fut paſſé, le Reverend Pere du Bois partit pour aller prendre poſſeſſion abſoluë de cette miſſion. Il commença à y exercer les fonctions au mois de Novembre 1660. ... , lors que noſtre Superieur jugea à propos de luy envoyer un compagnon, tant pour le ſoulager, que pour avoir ſoin de cet établiſſement, & de tout le temporel, auquel le Pere du Bois n'avoit aucune inclination.
Le Reverend Pere Le Clerc, ... fut chifi ... Il arriva à Sainte Croix le huit de May de l'année mil ſix cens ſoixante & un, où il trouva le bon Pere du Bois dans ſa petite Caſe, menant une vie terrible, ...
Le bon Pere du Bois voyant un Miſſionnaire dans cette Iſle, qui avoit de la capacité, & de la force pour ſuffire à ce qu'il y avoit d'Habitans, eſtendit ſa charité juſques dans les Iſles de ſaint Martin & de ſaint Barthelemy, qui n'avoient ny preſtres, ny Religieux, & qui eſtoient comme abandonnees, & ſans aucun ſecours ſpirituel. Il les préchoit, les catechiſoit, leur adminiſtroit les Sacremens, & aſſiſtoit leurs malades à la mort. Mais comme ſon principal talent eſtoit la controverſe, il paſſoit aux iſles des Vierges, de l'Anguille, de la Couleuvre, d'Antigoa, & autres Iſles Angloiſes, cherchant les Heretiques, parmy leſquels il faiſoit un fruit merveilleux : de ſorte que le Reverend Pere le Clerc demeura près de cinq ans ſeul, ...
...
...

- 1671. R. P. Jean-Baptiste du TERTRE. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, tome 4, Chez Thomas Jolly.
[Réedition exécutée d'apres l'edition de Th. Jolly de 1667-1671. Éditions des horizons caraïbes Fort-de-France Martinique 1973]

...
p. 56-59

VIII.
[1666]
Messieurs de Saint Laurent & de Chambré font partir des vaisseaux & des barques pour transporter les habitans des Isles de Saint Barthelemy & de Saint Martin, dans Saint Christophle, & pour quelque expédition de guerre.
Le Navire nommé la Concorde, que Monsieur le Commandeur de Sales avoit envoyé la nuit de devant le combat pour porter ses ordres à Monsieur de Poincy à la pointe de sable où il ne pût aborder, & pour aller en suitte querir les habitans de saint Barthelemy qui estoient le plus en estat de combattre, en estoit revenu avec les plus braves de cette Isle le jour de la capitulation, & Messieurs de Saint Laurent & de Chambré se voyant un nombre de forts vaisseaux & de barques, craignant que ces deux petites Isles de saint Martin & de saint Barthelemy ne devinssent la proye des Anglois, se résolurent d'en retirer tous les Habitans, afin d'en remplir les places des Anglois qui estoient dé-ja sortis, & des autres qui dévoient sortir dans peu de jour de cette Isle.
I'ay des mémoires qui portent que Monsieur le Commandeur de Sales manda avant le combat à M. du Bois, Gouverneur de l'Isle de sainte Croix, que n'ayant pas assez de forces pour défendre son Isle, il valoit mieux l'abandonner, que de s'exposer a un malheur qui sembloit luy estre inévitable ; & qu'il repartit qu'il en répondoit sur sa teste : & en effet il avoit tellement aguerry & exercé ses habitans et si bien fortifiée cette Isle, qu'il estoit en estat de la deffendre contre les Anglois.
Ie sçay aussi que quelque temps apres l'on fit la mesme proposition à Monsieur de Themericourt Gouverneur de l'Isle de Mariegalande, & qu'il fit la mesme reponse ; & le temps a fait voir que l'un & l'autre avoient raison.
Le lendemain de l'arrivée de M. de Chambré, ces deux Messieurs firent partir les navires nommez le Saint Iean Baptiste commandez par le sieur Closneuf, avec deux barques pour aller querir le reste des Habitants de saint Barthelemy & tous leurs effets. Les vaisseaux nommez l'Armonie & la Concorde, avec trois barques commandées par le sieur du Vigneau, furent envoyées a saint Martin pour garentir cette Isle des insultes des Anglois pendant l'évacuation de ses habitans, & pour aller piller l'Isle de l'Anguille habitée par les Anglois.
Nos Messieurs ne voulant laisser aucun de leurs vaisseaux inutiles non plus que leurs soldats, firent partir le mesme jour le navire nommé le saint Sebastien, équipé en guerre, commandé par le Capitaine Bourdet, pour aller en course, & croiser autour de l'isle de Nieve, pour commencer à prendre pendant la guerre sur ces grans preneurs, qui avoient tant pris & pillé sur nous pendant la paix. Son voyage ne fut que de trois jours, pendant lesquels ils prie un navire de 80. ou cent tonneaux, qui venoit de la nouvelle Angleterre, & estoit chargé de vivres, qui vinrent fort à propos à des gens qui en avoient besoin. II en fit échoüer un autre un peu plus grand à la coste de Nièvre, & qu'il brisa de coups de canons, afin que les ennemis ne s'en pussent servir.
Ces Messieurs firent partir le sixiéme de May [1666], des barques pour porter leurs avis en divers lieux, qui ne furent pas également heureuses ; car il y en eut une qui tomba malheureusement dans la flotte du sieur Henry Willougby, dont nous allons parler incontinent.
Cependant le sieur des Roses qui commandoit dans l'Isle de S. Martin, & l'un des plus braves de nos Ameriquains, se servit de l'occasion des barques que nos Messieurs avoient envoyées pour querir les habitans de cette Isle, & fut avec 300. hommes attaquer l'Isle de l'Anguille habitée par les Anglois, qui à la veuë de nos vaisseaux, au-lieu de leur résister comme ils le pouvoient faire, abandonnerent leurs cases & leurs habitations, mirent le feu par tout, & se retirèrent dans les bois & dans les montagnes ; & il est certain qu'il se firent eux-mesmes plus de mal, que nos Francois n avoient envie de leur en faire. Et comme les ordres qu'ils avoient ne portoient point de faire plus de tort aux Anglois, qu'ils s'en estoient fait eux-mesmes ; ils ne revinrent avec deux prisonniers & trois pièces de canon.
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p. 61-65
X.
[1666]
De tout ce qui s'est passé tant dans l'expulsion des Anglois, que dans la recompense de tous les vainqueurs.
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Le huitième de May [1666], nos deux Messieurs commencerent à travailler à faire sortir [ de St Christophe] les Anglois, qui n'ayant pas voulu prester le serment de fidélité, ne devoient point demeurer dans l'Isle ; & pour cet effet ils partagerent les soins de cette expedition entre-eux. Monsieur le Chevalier de saint Laurent se chargea de l'expulsion de cinq ou six cens Anglois, & apparamment les plus à craindre ; & Monsieur de Chambré de la Nation Irlandoise : & pour ne m'étendre sur un détail ennuyeux de ce qui se passa dans cette expedition ; je me contenteray de dire, que depuis le huitiéme de May jusqu'au huitiéme de Juin, l'on fit embarquer & sortir de cette Isle, près de quatorze cens personnes tant Irlandois qu'Anglois ; & ce qui en est sorti ensuite, fait monter ce nombre (sans y comprendre les nègres) à plus de huit mille personnes.
Une grande partie de ces peuples furent envoyez dans des terres de leur Nation selon leur desir, à Nieve, à Mont-Sarra, & à Antigoa, où les Anglois les refusoient, & faisoient des protestations de n'en plus recevoir ; d'autres furent envoyez à la Jamaïque, à la Virginie, à la Vermude, & en terre neuve : quelques-uns demanderent d'aller à saint Domingue & y furent envoyez ; sept à huit cens Irlandois Catholiques furent mis dans l'isle de saint Barthelemy, sur les habitations que les François avoient quittées, & ceux-cy haïssant les Anglois, receurent un Officier François dont je ne sçay pas le nom, pour leur commander. Trois ou quatre cens de ces Irlandois Catholiques furent aussi envoyez dans la Martinique & dans la Guadeloupe.
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Comme il avoit esté permis aux Anglois par le traité de vendre leurs habitations aux habitans François ; il se trouve chez les Notaires de cette Isle, quatre cens contracts de vente d'habitations, & pour le moins autant sous seings privés, par lesquels il se justifie que les Anglois avoient receu plus de trois millions de livres de sucre ou la valeur, qui n'estant estimé qu'à quinze livres le cent, se monte à 450.000 livres monnoye de France.
L'on leur permit aussi fort généreusement, d'enlever un grand nombre de negres, leur marchandises, leurs meubles, leurs joyaux, leur vaisselle & argent monnoyé, sans que les François en ayent fouïllé un seul ; & il est constant qu'ils ont emporté de cette Isle, la valeur de six à sept cens mille livres d'argent monnoye de France : & les Anglois ont grand tort, après avoir receu un traitement plus humain que celuy que l'on pouvoit attendre d'eux, d'avoir publié & fait imprimer que l'on les avoit chassez le baston blanc à la main
Toutes ces choses achevées, les Commissaires désignez par Messieurs le Chevalier de Saint Laurent & de Chambré pour la distribution des biens & des terres conquises & confisquées sur les Anglois tant fugitifs que morts dans le combat, en donnèrent des petites portions aux habitans de saint Martin & de saint Barthélémy. Mais ces habitations ayant esté ou bruslées dans le combat, ou ruinées par les Anglois enragez de leur perte ; ces pauvres habitans s'y sont établis avec des peines & des misères inconcevables, & ce qui leur tenoit lieu de recompense, n'a servi qu'à les faire plus malheureux qu'ils n'estoient auparavant.
Tous les braves qui s'estoient rendus recommandables par leur valeur, s'impatientans des longueurs que l'on apportoit à satisfaire aux promesses de bouche & par écrit que Monsieur l'Intendant leur avoit faites de les récompenser, se mutinerent & firent tant de bruit, que l'on se vid à la veille d'une sédition d'autant plus dangereuse, que la conjoncture de la guerre luy auroit esté favorable, & que les habitans se trouvoient réduits à une extrême misère, par le peu de secours qui leur estoit venu de France. Mais Monsieur de saint Laurent & tous les principaux Officiers estant fort persuadez des bonnes intentions de Monsieur l'Intendant, qui ne pouvoit pas tout faire à la fois ; deux de ceux qui avoient fait plus de bruit, furent arrestez, & le reste s'estant payé de raison, ils furent ensuite recompensez chacun selon son merite, & à proportion des effets qui avoient esté pris sur les Anglois.
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p. 354-361
Mémoires
Que les principaux Officiers et Habitans de l'Isle de saint Christophle, prennent la liberté de présenter à Messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales pour s'en servir envers Sa Majesté, afin de l'obliger à deffendre les habitans de cette Isle contre les prétentions que les Anglois ont de rentrer dans la possession de la partie qu'ils possedoient dans l'Isle de saint Christophle en l'année mil six cent soixante-cinq.
J'Obmets icy tout ce que j'ay tiré de ce grand mémoire, & dont je me suis servi au commencement de ce livre pour prouver que les Anglois n'ont jamais voulu consentir à la neutralité recherchée avec empressement par les François ; qu'ils nous ont manqué de parole ; qu'ils ont violé les concordats ; qu'ils ont esté les premiers aggresseurs, & par conséquent la cause de la perte de la partie de cette Isle qu'ils redemandent aujourd'huy. Ce qui suit marque les inconveniens inseparables de cette restitution.
Raisons qui prouvent qu'il est impossible que les deux Nations Françoise & Angloise puissent vivre en paix.
I.
La haine est telle entre ces deux Nations, & ils sont si animez l'une contre l'autre, & particulierement la Nation Angloise qui est altiere & orgueilleuse naturellement, ...
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II ... IV ...
V
De plus, les Habitans des Isles de saint Martin & saint Barthelemy, au nombre de sept à huit cens dont la misere est au dernier degré, ayant de l'ordre de feu Monsieur le Commandeur de Sales, quitté & abandonné leurs habitations desdites Isles, pour venir au secours de saint Christophle, les Commissaires à la distribution des terres confisquées des fugitifs Anglois & de ceux de cette Nation qui moururent au combat, leur en ont donné de petites portions, pour aucunement les récompenser, où ils se sont établis & fait de grandes dépenses que le houragan a aussi detruit, & les Anglois ayant ravagé, brûlé & gasté entierement celles qu'ils avoient délaissées en leurs Isles, il seroit ce semble bien cruel qu'il leur fatût restituer ces terres, & demeurer ainsi sans bien & sans ressource, d'où s'en suivroit qu'ils mourroient infailliblement de faim.
...
XVI
Ceux [des Anglois de l'Isle de saint Christophle] qui se sont embarquez pour sortir de l'Isle, ont esté conduits ou envoyez où bon leur a semblé, soit à Mont-Sarra, à Nieve, à Antigoa, où on les refusoit pour la pluspart ; d'autres à la Jamaïque, à la Virginie, & à la nouvelle Angleterre : & pour faire connoistre que c'est à tort que l'on accuse les François de les avoir égorgez, l'on justifie qu'on a embarqué pour lesdits lieux plus de huit mille hommes, femmes & enfans, sans conter les negres : outre qu'il n'y eut que peu de gens tuez dans la chaleur du combat, ainsi qu'il se peut voir par les Relations imprimées, où l'on n'est pas d'humeur à celer les morts, pour faire connoistre à toute la terre l'extrême debonnaireté des François. Et il ne faut que jetter les yeux sur l'Isle de saint Barthélémy qui leur appartient : l'on verra qu'ils y ont mis cinq à six cens Irois qui possèdent les habitations des François qui y habitoient auparavant le combat, & qui sont maintenant les malheureux estant à saint Christophle, & que l'on veut dépouïller des terres que l'on leur a données dans le quartier des Anglois que l'on repette en vertu des articles de la paix.
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- 1722. R. P. Jean-Baptiste LABAT. Nouveau voyage aux isles de l'Amerique, Paris, tome Premier, Chez Guillaume Cavellier.

Preface : Les Memoires que je donne au Public, ne ſont autre choſe que la Relation & le journal du voyage & du ſejour que j'ai fait aux Iſles d'Amerique pendant douze années [1694-1705]. ... & je me flate qu'on ſera content de la maniere dont je fais connoître un Païs que bien des perſonnes ont vû, que peu ont bien connu, & qu'aucun n'a encore décrit parfaitement, quoique bien des gens ſe ſoient mêlez de l'entreprendre.
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Mon Confrere le P. du Tertre, a été le premier de nos François qui ait fait connoître les Iſles de l'Amerique. Son Ouvrage eſtoit admirable dans le temps qu'il l'a écrit. Mais comme nos Colonies eſtoient ſi nouvelles, qu'elles n'éſtoient pas entierement formées, ni les Païs qu'elles commençoient d'habiter, connus & découverts, il n'a rempli la plus grande partie de ſes quatre volumes in 4°. imprimez à Paris en 1658. que de differens qu'il y a eu entre les Compagnies qui ont commencé les premiers établiſſemens, les Seigneurs propriétaires qui leur ont ſuccedé, & les Officiers que le Roi a envoyez pour gouverner les Iſles après les avoir retirées des mains des Seigneurs qui en étoient propriétaires. Son exactitude ſur ce point ne peut étre plus grande : il a ramaſſé quantité de pieces auſſi neceſſaires à ceux qu'elles regardoient, que peu intereſſantes aux Lecteurs d'à préſent, mais il a parlé fort ſuperficiellement des productions de la nature, & de ce qui fait aujourd'hui les richeſſes du Païs. Il eſt vrai que la Fabrique du Sucre y étoit encore ignorée, ...
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Le Miniſtre Rochefort, qui n'a jamais vû les Iſles de l'Amerique que par les yeux d'autrui, n'a pas laiſſé d'en écrire l'Histoire in 4. imprimée en Hollande en 16.. qui ſeroit aſſez ſupportable, puiſqu'il a copié le P. du Tertre ; mais il a entierement gâté ſa narration par les deſcriptions tout-à-fait éloignées de la vérité, dans la vuë de rendre les choſes plus agreables, & de mieux cacher ſon larcin.
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Nous avons encore quantité de gens qui paſſant par nos Iſles ſans presque y mettre pied à terre, n'ont laiſſé d'en donné des deſcriptions. D'autres ont été plus loin : ils les ont décrites ſans les avoir vûës, & ont travaillé ſur des Memoires ſi vieux, ſi peu exacts, pour ne pas dire quelque choſe de pis, qu'ils ont fait autant de chutes que de pas, & debité autant de fauſſetez qu'ils ont écrit de lignes. C'eſt ce qu'on remarque dans tous ces Ecrivains qui voyagent ſans fortir de leurs maiſons, ou qui veulent nous faire connoître à fond un Pays, dont à peine ils ont apperçu de loin quelque petite partie.
Le ſieur Durret ... ſe reconnoîtra aifément dans ce tableau. ...

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p. 234
Etat des Paroiſſes des Iſles, des Curez qui les deſſervent, & leurs droits.
__1694
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Les Iſles de S. Martin & de S. Barthelemi ont été deſſervies par les Capucins depuis que nos Peres les ont abandonnées faute de Religieux. Nos Miſſions avoient un terrein conſiderable dans la premiere de ces deux Iſles.
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- 1722. R. P. Jean-Baptiste LABAT. Nouveau voyage aux isles de l'Amerique, Paris, tome Cinquieme, Chez Guillaume Cavellier.

p. 29
__1700
Les Iſles de Saint Martin & de Saint Barthelemi dépendent de Saint Chriſtophe. Elles étoient gouvernées par M. de Valmeniere Creolle de la Martinique, & Lieutenant de Roi.
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p. 339-341
De l'Iſle appelée la Negade, & du Treſor qu'on dit y eſtre. De la Sombrere. Deſcription de celle de Saba & Saint Euſtache.
__1701
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Le vent s'étant jetté au Nord, nous côtoyames à quelque diſtance les Iſles appellées l'Anguille & Saint Barthelemy. La premiere eſt aux Anglois, qui y ont une petite Colonie, qui a ſouvent été pillée par nos Corſaires, & qui n'a à la fin trouvé ſa ſûreté que dans la pauvreté, où les frequentes viſites de nos gens l'ont reduite. Saint Barthelemy eſt aux François, les reſtes de la Colonie qu'on en avoit ôté pour fortifier celle de Saint Christophle pendant la Guerre de 1688. commençoient à s'y rétablir.
L'Iſle de Saint Martin, qui eſt au Sud-Oüeſt de celle de Saint Barthelemy eſt partagée entre les François & les Hollandois.
Nos Generaux voulurent lever cette Colonie pendant la Guerre de 1702, de crainte que ſa foibleſſe, & ſon eloignement de nos autres Colonies, ne la fit tomber entre les mains des ennemis. Mais les Habitans fatiguez de changer ſi ſouvent de domicile, ont mieux aimé courir ce riſque, que de quitter leurs maiſons. Ils ont fait un concordat avec les Hollandois, & ſe ſont pris reciproquement ſous la protection les uns des autres. De ſorte que s'il vient un Corsaire François, ou autre, qui veüille trafiquer, il eſt bien reçû, & fait ſon commerce avec toute force de ſûreté ; mais s'il veut inſulter les Hollandois, les François prennent les armes en leur faveur, & les défendent. Les Hollandois font la même choſe pour les Francois, quand les Bâtimens de leur Nation, ou les Anglois ne veulent pas demeurer dans les bornes du concordat qui eſt entre les deux Nations. Voilà ce qu'ont appelle des gens ſages, & il ſeroit à ſouhaiter que leur exemple fût ſuivi dans toutes les autres Iſles, & qu'on y vêcût en paix, ſans prendre part aux differends de l'Europe. Elles deviendroient toutes d'or, & les Princes dont elles dépendent, y trouveroient des reſſources abondantes dans leur beſoins ; le Commerce ne ſeroit point interrompu, & on ne verroit point, comme il arrive dans toutes les Guerres, une quantité de familles auparavant à leur aiſe, diſperſées, & reduites à la mandicité, ſans aucun avantage, ni pour le Prince en particulier, ni pour la Nation en general, mais ſeulement pour quelques particuliers qui ont fourni les fonds ou la protection neceſſaire pour faire les armemens.
Nous moüillâmes à Saba le Dimanche 27. Avril ...
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- 1722. R. P. Jean-Baptiste LABAT. Nouveau voyage aux isles de l'Amerique, Paris, tome Sixieme, Chez Guillaume Cavellier.

p. 441-457
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__1705
Nous commencions à manquer de farine de manioc. Daniel réſolut de s'en aller fournir à Saint Martin, où nous moüillâmes le Dimanche 15. après midi.
Des Iſles de Saint Martin & de Saint Bartelemi. ...
L'Iſle de Saint Martin eſt ſituée par le 18. dégrez, & un quart de latitude nord. On prétend qu'elle a quinze à ſeize lieuës de tour. Elle n'a ni ports ni rivieres ; on y trouve ſeulement quelques petites fontaines qui donnent de l'eau dans les temps de pluye, & qui tariſſent auſſi-tôt que la ſaiſon ſeche eſt venuë, parce qu'elles ne font que des écoulemens des eaux de pluye ; de ſorte qu'on y eſt réduit à l'eau de citerne, & de quelques mauvaiſes mares. Le terrain ne m'a pas paru fort bon, du moins dans les endroits où j'ai été ; mais il s'en faut bien que j'aye couru cette Iſle autant que l Iſle à Crabes, & l'Iſle d'Aves. On n'y fait que du tabac, de l'indigo, des pois, des farines de Manioc, un peu de Rocou & du ſel tant qu'on en veut, car il n'y a qu'à le prendre dans les ſalines, où il ſe fait naturellement ſans travail & ſans dépenſe.
La rade où nous moüillâmes eſt à l'Oueſt-Sud-Ouesſt, très bonne pour l'ancrage, mais expoſée à tous les vents qui viennent de dehors ; l'on y ſeroit fort mal dans un gros temps, & encore plus dans un Ouragan.
Les Eſpagnols avoient une Colonie ſur cette Iſle, & une Fortereſſe dont on voit encore quelques reſtes. Je ne ſçai de quelle utilité leur pouvoit être ce fort ni la garniſon qu'ils entretenoient qui leur cauſoit une dépenſe très-conſiderable ſans leur apporter d'autre profit que celui d'empêcher que les autres Européens ne s'établiſſent dans les Vierges, ou ne profitaſſent de leurs ſalines. Ce dernier article ne valoit aſſurement pas la centiéme partie des dépenſes qu'ils faiſoient pour ſe les conſerver, puiſqu'on trouve des ſalines naturelles dans toutes les Iſles, tant celle qui ſont au vent, que ſelle qui ſont ſous le vent. Il eſt vrai qu'ils ont empêché pendant long-temps que l'on ne ſoit établi à Saint Barthelemi à l'Anguille, à Paneſton, Saint Thomas, Sainte Croix, l'Iſle à Crabes, & autres petites Iſles des environs ; mais comme ils n'avoient pû empêcher les Colonies Françoiſes & Angloiſes de s'établir puiſſamment à Saint Christophe, Antigues, la Guadeloupe, la Martinique, & autres Iſles, ils prirent enfin le parti d'abandonner Saint Martin au commencement de 1648. Il ramaſſèrent pour cet effet autant de gens de travail qu'ils crurent en avoir beſoin. Il creverent & gâterent toutes les citernes, brûlerent les maiſons, firent ſauter la Fortereſſe ; après avoir fait tout le dégaſt dont ils purent aviſer, ils s'embarquerent, & ſe retirerent à Port-ric.
Je ne ſçai par quelle avanture il ſe trouva parmi eux quatre François, cinq Hollandois, & un Mulâtre. Ces dix hommes s'étant cachez dans les bois, lorſque les Eſpagnols s'embarquerent, ſe rencontrerent fortuitement au bord de la mer, & reſolurent d'habiter l'Iſle, & de la partager entre les deux nations, comme celle de Saint Christophe l'étoit entre les François & les Anglois. Ils concerterent les moyens d'executer leur deſſein ; & les cinq Hollandois ayant fait une Piperie s'en allerent à Saint Euſtache donner avis au Gouverneur de leur nation de ce qui étoit arrivé à Saint Martin, & de ce qu'ils avoient concertez avec les François. Ils devoient auſſi avertir le Bailly de Poincy, Gouverneur de la partie Françoiſe de Saint-Christophe, de l'état des choſes, & de ce qu'ils étoient convenus avec les François qu'ils avoient laiſſé à Saint Martin ; mais ils ne le firent pas. Au contraire le Gouverneur Hollandois de Saint Euſtache envoya un Officier nommé Martin Thomas en qualité de Gouverneur, avec tout ce qu'il pût amaſſer de gens dans ſon Iſle pour aller prendre poſſeſſion de Saint Martin au nom des Etats Generaux leurs maîtres, prétendant par cet acte faire revivre les prétentions qu'ils avoient ſur cette Iſle .
Pour entendre ceci, il faut ſçavoir que dès l'année 1637. les François avoient une Colonie, & un Gouverneur à Saint Martin. Les Hollandois s'y étant introduits par ſurpriſe, & s'étant enſuite trouvez les plus forts, bâtirent un Fort, & ſe maintinrent dans leur uſurpation pendant quelques mois, juſqu'à ce que le Gouverneur Eſpagnol de Port-ric ayant fait un armement conſiderable, vint attaquer le Fort des Hollandois, & l'emporta après un ſiege de ſix femaines. Les François & les Hollandois furent faits priſonniers, & conduits à Port-ric, & d'autres endroits, & les Eſpagnols demeurerent maîtres de l'Iſle, y mirent une colonie & une garniſon, augmenterent la Fortereſſe, & s'y maintinrent juſqu'en l'année 1648. que la trop grande dépenſe qu'ils étoient obligez de faire pour l'entretien de cette garniſon, & ſon inutilité, les obligerent de l'abandonner.
On voit par ce recit le peu de droit que les Hollandois avoient ſur cette Iſle, & que la poſſeſſion que Martin Thomas en prit au nom de ſes maîtres en 1648. ne rendoit pas leur prétendu droit meilleur ; au contraire elle étoit une nouvelle preuve de mauvaife foy. Auſſi les François qui étoient demeurez à Saint Martin, n'entendant point la perfidie des Hollandois ; mais comme ils n'étoient pas en état d'en tirer raiſon, ils diſſimulerent fagement leur chagrin, & trouverent enfin le moyen de faire ſçavoir au Bailly de Poincy tout ce qui s'étoit paſſé, & l'état où étoient les affaires.
Le Bailly de Poincy y envoya d'abord le ſieur de la Tour avec trente hommes, pour voir de quelle maniere les Hollandois ſe comporteroient. Ceux-ci prirent les armes, & empêcherent le ſieur de la Tour de mettre ſon monde à terre, prétendant être les ſeuls maîtres de l'Iſle, comme l'ayant occupez les premiers après qu'elle avoit été abandonné par les Eſpagnols. Le ſieur de la Tour qui n'avoit pas aſſez de gens pour faire valoir les droits des François, s'en retourna à Saint Chriſtophe, & auſſi-tôt le Bailly de Poincy mit ſon neveu le ſieur de Lonvilliers à la tête de trois cens bons hommes, & l'envoya prendre poſſeſſion de l'iſle de Saint Martin, dont il l'établit Gouverneur. Il lui ordonna pourtant de n'employer les voyes de fait qu'au cas que les Hollandois ne vouluſſent pas lui ceder de bonne grace la partie de l'Iſle, dont les François étoient maîtres, lorſqu'ils en furent chassez par les Eſpagnols.
Le ſieur de Lonvilliers mit ſon monde à terre ſans oppoſiſion, parce que les Hollandois n'étoient pas en état d'y mettre obſtacle, & il envoya ſommer le Commandant Hollandois de ſe retirer des quartiers François qu'il avoit occupé, ou de s'attendre à en être chaſſé par la force des armes, & châtier de la mauvaife foy qu'il avoit fait paroître en cette occaſion. Martin Thomas prit le parti d'envoyer des députez au ſieur de Lonvilliers pour traiter avec eux ceux qu'ils voudroit nommer de ſa part ; de forte que l'accord fut bien-tôt conclu. Les terres de l'Iſle furent partagées, de maniere que les François demeurent maîtres de tout le côté qui regarde l'Iſle, appellée Anguille ; & les Hollandois de celui où étoit le Fort. Le quartier François ſe trouva beaucoup plus grand que l'autre, meilleur & plus fain. Les deux nations ſe prirent reciproquement ſous la protection l'une de l'autre, & firent enſemble une ligue défenſive. Le Pere Dutertre rapporte leur traité tout au long, il fut ſigné des parties intereſſées le 23. Mars 1648. ſur une montagne qui faiſoit la ſeparation des deux quartiers, que l'on nomma à cauſe de cela la Montagne des Accords.
Depuis ce temps là juſqu'à la guerre de 1688. les deux nations avoient vecu en bonne intelligence ; mais les Anglois ayant été chaſſez des quartiers qu'ils occupoient à Saint Chriſtophe au commencement de la guerre, on obligea tous les habitans de Saint Martin & de Saint Barthelemi de venir à Saint Chriſtophe pour augmenter la Colonie Françoiſe, & occuper les quartiers dont on avoit dépoüillé les Anglois. Ceux-ci nous ayant chaſſé à leur tour de Saint Chriſtophe, comme je l'ai dit en ſon lieu, la ruine de cette floriffante Colonie entraîna avec celle de Saint Martin & Saint Barthelemi. Beaucoup d'habitans de ces deux Iſles perirent, d'autres s'établirent en d'autres endroits ; de maniere qu'il n'y en eut qu'un aſſez petit nombre qui retournerent à Saint Martin, après la paix de Riſvick en 1698. On leur donna pour Commandant un des Lieutenans de Roy qui y demeura juſqu'à ce que la guerre s'étant allumée de nouveau au commencement de 1702. il fut rappellé, & nos Generaux voulurent obliger les habitans de Saint Martin à ſe retirer à Saint Chriſtophe, ou dans quelque autres Colonie Françoiſe. Mais ceux-ci ſe ſouvenant des malheurs auxquels leur tranſlation precedente les avoit expoſé, ne voulurent point quitter leur païs. Ils s'accommoderent avec les Hollandois jurerent de nouveau leurs anciens concordats, & demeurant reciproquement ſous la protection les uns des autres ; c'eſt ainfi qu'ils vivoient en bons amis, & c'eſt ainſi qu'ils obligeoient de vivre même les Corſaires des deux nations qui venoient ſe fournir de vivres chez eux.
Nos François n'avoient point d'Officier du Roy à leur tête quand nous arrivâmes à S. Martin ; c'étoit un habitant de leur corps, Chirurgien de proſſeſſion, avec lequel j'avois fait le voyage de la Martinique à la Guadeloupe en 1699. qui étoit leur Commandant. Je croi qu'il en avoit quelque eſpece de brevet du Commandeur de Quitant, lorſqu'il étoit Lieutenant General des Iſles.
Outre cette charge il faiſoit encore celle de Curé ; car depuis que leur Capucin avoit été aſſaſſiné par ſon Caraibe en 1699. pas un des Ordres Religieux qui ſont établis aux Iſles ne s'étoit trouvé diſpoſé à leur donner un Curé réſident, ceux qui étoient à Saint Chriſtophe ſe contentoient d'y envoyer quelqu'un des leur de temps en temps, & ce ſecours avoit entierement ceſſé depuis que cette Iſle avoit été priſe par les Anglois. C'étoit donc Monſieur le Commandant qui aſſembloit ſon peuple les Fêtes & Dimanches dans l'Egliſe, faiſoit quelque lecture ou exhortation, recitoit les prieres, avertiſſoit des jeûnes & des Fêtes ; & comme je croi faiſoit les corrections fraternelles à ceux qui s'écartoient de leur devoir.
Il faiſoit encore l'Office de Juge ; & aſſiſté du Maître d'Ecole qui lui ſervoit d'Aſſeſſeur ou de procureur du Roy, et de ſon Frater, qui étoit le Greffier, il jugeoit ſouverainement, & en dernier reſſort toutes les conteſtations qui s'élevoient dans ſon Gouvernement : c'eſt dommâge que j'aue oublié ſon nom, car il meritoit bien mieux que beaucoup d'autres d'avoir place dans ces mémoires ; j'eſpere le mettre dans la ſeconde édition, & faire connoître à la poſterité un homme, qui, à l'exemple de nos grands Prêtres de l'ancienne Loy, réuniſſoit en ſa perſonne le gouvernement Eccleſiaſtique, Civil & Militaire, ſans préjudice de l'autorité que la Faculté de Medecine, dont il étoit membre, lui avoit donné ſur les Corps & les Bourſes de ſes habitans.
Monſieur le Commandant fut la première perſonne qui vint à moi, quand je mis pied à terre ; nous nous reconnûmes , nous nous embraſsâmes , & les offres de ſervice ſuivirent de près les compliments. Sa maiſon de ville, car il avoit une habitation à la campagne, étoit la plus apparente de dix-huit ou dix-neuf autres qui compoſoient la Ville de Saint Martin. L'Egliſe, le Preſbyterre, & la maifon du Maître d'Ecole étoient à quelques cens pas delà. Monſîeur le Commandant donna ordre qu'on avertit dans les quartiers qu'il étoit arrivé un Religieux , & auſſi-tôt le Maître d'Ecole ſe mit en devoir de donner la Meſſe, il avoit empoigné pour cela un gros Lambis percé qui faiſoit autant de bruit qu'un cors de chaſſe ; c'étoit la cloche de la Paroiſſe, & du Capitole de cette république ; & quoiqu'il fut près de quatre heures, & que j'euſſe dîné, il vouloit me perſuader de dire la Meſſe , parce qu'il étoit Dimanche, & me repeta plus de dix fois que je le pouvais, in cafo neceffitas. Je lui promis de la dire le lendemain, & tous les autres jours que je demeurerois dans l'Iſle ; & pour faire diverſion je lui demandai où il avoit étudié, me doutant bien qu'il avoit été compagnon d'étude de M. D. L. C. Doyen du Conſeil Souverain de la Guadeloupe, puiſqu'ils parloient latin a peu près l'un comme l'autre. J'allai ſur les cinq heures à l'Egliſe que je trouvai fort propre, je viſitai les vaſes ſacrez, les ornemens & les livres, je fis faire de l'eau- bénite, & je fis faire du pain pour la Meſſe; & comme une partie de ſa Colonie s'y étoit aſſemblée, je leur fis une exhortation pour les préparer à recevoir les Sacremens de la Pénitence & de l'Euchariſtie. Je conferay avec Monsieur le Gouverneur ſur les beſoins ſpirituels de ſon Iſle, afin que je puſſe faire tout ce qui regardoit mon Miniſtere pendant que je ſerois avec eux.
En ſortant de l'Egliſe nous fûmes rendre viſite au Commandant Hollandois, Il n'avoit pas tant de crédit que le nôtre, car il n'étoit pas Medecin, & il avoit un Miniſtre. Il nous reçut fort courtoiſement, nos complimens ſe firent par interpretes juſqu'à ce que je ſçus qu'il entendoit le latin mieux que nôtre Maître d'Ecole ; pour lors nous parlâmes nous-mêmes ; il parloit peu, parce qu'il buvoit beaucoup & ſouvent ; il nous fit ſervir de la bierre, du vin de Madere, de la ponche & du pain d'épices.
Après notre viſite je m'en retournai chez Monſieur nôtrc Commandant, où je fixai ma demeure.
J'allai à l'Egliſe le lendemain avant le jour & y demeurai juſqu'à plus d'une d'une heure après midi ; je confeſſai beaucoup de perſonnes ; je chantai la Meſſe, je fis le Prône, & l'explication de l'Evangile, cinq ou ſix Baptêmes après la Meſſe, & Catechiſme aux enfan, & aux Negres.
A peine me donna-t'on le loiſir de dîner qu'il fallut retourner à l'Egliſe où demeurai juſqu'à la nuit à confeſſer, & à faire le Catéchiſme. Je ſuppleai les ceremonies du Baptême à plusieurs enfans qui avoient été ondoyez par le Commandant, après m'être bien aſſuré qu'il avoit obſervé la forme preſcrite par l'Egliſe.
J'achevai le Mardi 17. de confeſſer le reſte de la Colonie. Je chantai la Meſſe, & je donnai la Communion à tous ceux qui ſe trouverent en état de s'en approcher, & je publiai les bancs de pluſieurs Mariages, dont les uns étoient à faire , & les autres à perfectionner, & c'eſt ce que je fis les deux jours ſuivans. Quand je dis que je perfectionnai quelques Mariages, je croi qu'on comprend aiſément que c'étoit des gens qui n'avoient pas jugé à propos d'attendre qu'il y eût un Prêtre dans l'Iſle. Ils s'étoient contentez du contrat civil, ſans attendre que l'Egliſe y joignit le Sacrement ; c'eſt ce que je fis à leur égard, & ce que j'y trouvai de merveilleux, c'eſt que toute les parties après une épreuve, & une eſpece de noviciat de quelques années, ou de quelque mois, ſe trouverent ſi contentes les unes des autres, que pas une ne fit, ou ne témoigna la moindre répugnance d'achever ce qu'elles avoient commencé.
Toute cette petite Colonie qui ne montait pas à plus de deux cens âmes me preſſa fort de m'établir chez eux. Mon Ordre y avoit envoyé & entretenu les premiers Miſſionnaîres qui y furent avec le ſieur de Lonvilliers en 1648. & avoit accompagné les premiers habitans qui s'y établirent en 1636. On me fit voir une aſſez grande étenduë de terrain qui nous avoit été donnée ; & on me fit des offres très-avantageuſes pour m'arrêrer. Le beſoin de ces pauvres gens m'y portoit, & ſi j'euſſe été libre, je me ferois conſacré volontiers au ſervice de ces peuples ; mais j'étois chargé de nôtre Miſſion de la Martinique, dont j'étois alors Supérieur & Vice-Prefet Apoſtolique ; de ſorte que tout ce que je pûs faire fut de leur promettre de ſolliciter le Gouverneur General d'obliger les Capucins de leur envoyer un Curé, ou de ſe déſiſté du droit qu'ils pouvoient prétendre avoir acquis ſur cette Iſle, depuis que nous avions ceſſé d'y entretenir des Miſſionnaires, auquel cas je ferais enſorte de leur en envoyer.
Les dévotions de nos Insulaires, & les Fêtes qui ſuivirent les mariages que je celebrai , furent cauſe que les farines & les pois que le Capitaine Daniel vouloit avoir, ne purent être embarqué que le Samedi au ſoir. Il fallut encore chanter la Meſſe le Dimanche, prêcher, faire le Catechiſme, & puis dîner chez Monſieur le Commandant qui avoir prié le Gouverneur Hollandais & ſon Miniſtre, avec le Capitaine & le Lieutenant d'une Barque Corſaire d'Antigues qui étoit en rade auprès de la nôtre depuis deux jours. Nous nous ſerions battus dans tout autre lieu ; mais le reſpect de la neutralité qui étoit entre les deux Nations, nous inſpira des ſentimens de paix, d'union, & même de politeſſe. L'Anglois nous falua avant de moüiller, & nous lui rendîmes coup pour coup. Nous le ſaluâmes en partant, & il nous traita de mêmes.
Nous levâmes l'ancre ſur les ſix heures du ſoir le 22. Fevrier. Nous portâmes ſur l'Iſle de Saint Barthelemi : c'étoit encore une Colonie Françoiſe qui avoit eu le même ſort que celle de Saint Martin, & dont les reſtes s'étoient retirez à Saint Martin pour y vivre en aſſurance. Il n'y a que trois lieuës de Saint Martin à Saint Barthelemi, & ſix lieuës de Saint Barthelemi à Saint Chriſtophe. Nous rangeâmes la coſte de Saint Barthelemi d'auſſi près que les cayes, dont l'Iſle eſt environnée, nous le purent permettre. Elle eſt bien plus petite que Saint Martin ; ce qu'elle a de meilleur, & qui ne ſe trouve pas dans l'autre ; c'eſt un Port excellent où les Vaiffeaux de telle grandeur, & en telle quantité qu'ils puiſſent être ſont dans une entiere ſeureté, étant à couvert des vents, & trouvent un fond d'une très-bonne tenuë. Elle me parut aſſez montagneuſe vers ſon milieu ; c'eſt tout ce que j'en puis dire, car nous la dépaſsâmes pendant la nuit ; & nous nous trouvâmes le Lundi au point du jour bien au vent de Saint Christophe.
Je commençai pour lors à eſperer d'étre bien-tôt à la Guadeloupe ; car j'aurois eu lieu de m'ennuyer d'un ſi long voyage, ſi les ſervices que j'avois rendus à nos compatriotes de Saint Martin ne m'avoient pas conſolé du retardement que cela apportoit à mes affaires.
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- 1770. Guillaume-Thomas RAYNAL. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Première édition, Amsterdam, Tome Cinquieme.

p. 76-77
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On doit entendre par dépendances de la Guadeloupe, pluſieurs petites iſles qui compriſes dans le diſtrict de ſon gouvernement étoient tombées avec elle ſous le joug des Anglois [1759-1763]. Telle eſt la Deſirade ... On ignore en quels tems préciſémens elle a commencé à être habitée. On ſait ſeulement que ce petit établiſſement eſt aſſez moderne.
Les Saintes ... Trente François, qu'on y avoit envoyés en 1648, furent bientôt forcés de les évacuer, par une ſéchereſſe extraordinaire ... On y retourna en 1652, & l'on y établit des cultures durables qui produiſent aujourd'hui cinquante milliers de café & quatre-vingt dix milliers de coton.
C'eſt peu de choſe, & c'eſt encore plus que ne fournit Saint-Barthelemi, que cinquante François occupèrent en 1648. Ils y furent maſſacrés en 1656 par une armée Caraïbe, formée à Saint Vincent, à la Dominique, & ne furent remplacés qu'aſſez longtemps après. Le ſol de cette iſle peu étendue, fort montueux, eſt exceſſivement ingrat ; mais elle rachete ce défaut par la comodité d'un port, où des flottes nombreuſes trouvent un ſûr aſyle. La miſere de ſes habitans eſt ſi connue, que les corſaires Anglois qu'on y a vu ſouvent relâcher dans les dernieres guerres, y ont toujours fidelement payé le peu de rafraîchiſſemens qu'on a pu leur fournir, quoiqu'on n'eut pas la force de les y contraindre. Il y a donc encore de la pitié, même entre des ennemis, & dans l'ame des corſaires ! Ce n'eſt donc que la crainte & l'intérêt qui rendent l'homme méchant. Il n'eſt jamais cruel grattuitement. Le pirate armé, qui pille un vaiſſeau richement chargé, n'eſt pas ſans équité ni ſans entrailles pour des inſulaires que la nature a laiſſés ſans reſſource & ſans défenſe.
Marie Galante ...
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Par le dénombrement de 1767, cette iſle en y renfermant les petits établiſſemens dont on vient de parler, a 11863 blancs de tous âge & de tout ſexe, 752 noirs ou mulâtres libres ; 72761 eſclaves ...
Ses troupeaux comprennent 5060 chevaux ; 4854 mulets ; 111 bourriques ; 17378 bêtes à corne, 14895 moutons ou cabrits ; 2669 cochons.
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Dans ſes cultures on compte 72 pieds de rocou ; 327 pieds de caffier ; 134294 pieds de cacao ; 5 881 176 pieds de café ; 12 156 769 pieds de coton ; ...
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- 1780. Guillaume-Thomas RAYNAL. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Genève, Tome Septieme, Chez Jean-Leonard Pellet.

Les iſles Françoises longuiſſent longtemps ſous les privilèges excluſifs.
p. 9-10
... Malthe acquit, en 1651, Saint-Chriſtophe, Saint-Martin, Saint-Bartelemi, Sainte-Croix & la Tortue, pour 40,000 écus : ils furent payé par le commandeur de Poincy qui gouvernoit ces iſles. La Religion devoit les poſſéder comme fiefs de la couronne, & n'en pouvoit confier l'adminiſtration qu'à des François.
Les nouveaux poſſeſſeurs jouirent de l'autorité la plus étendue. Ils diſpoſoicnt des terreins. Les places civiles & militaires étoient toutes à leur nomination. Ils avoient droit de faire grace à ceux que leurs délégués condamnoient à mort. Cétoient de petits ſouverains. On devoit croire que régiſlant eux-mêmes leur domaine, l'agriculture y ſeroit des progrès rapides. Cette conjecture ſe réaliſa à un certain point, malgré les émotions qui furent vives & fréquentes ſous de tels maîtres. Cependant ce ſecond état des colonies Françoiſes ne fut pas plus utile à la nation que le premier. Les Hollandois continuoient à les approviſionner , & à en emporter les productions, qu'ils vendoient indifféremment à tous les peuples, même à celui qui, par la propriété, devoit en avoir tout le fruit.
Le mal étoit grand pour la métropole. Colbert ſe trompa ſur le choix du remède. Ce grand homme qui conduiſoit depuis quelque tems les finances & le commerce du royaume , s'étoit égaré dès les premiers pas de ſa carrière.
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Quelles font les dépendances de la Guadeloupe. p. 140-143
La Deſirade ... On ignore en quels tems préciſémens a commencé cet établiſſement, mais il eſt moderne.
Les Saintes ... Trente François, qu'on y avoit envoyés en 1648, furent bientôt forcés de les évacuer par une ſéchereſſe extraordinaire ... Ils y retournèrent en 1652, & y établit des cultures durables qui produiſent aujourd'hui cinquante milliers de café & cent milliers de coton.
A ſix lieues de la Guadeloupe eſt Marie-Galante, qui a quinze lieues de circuit. Les nombreux ſauvages qui l'occupoient en furent chaſſés, en 1648, par les François qui eurent des attaques vives & fréquentes à repouſſer pour ſe maintenir dans leur uſurpation. Ceſt un ſol excellent où s'eſt ſucceſſivement formée une population de ſept ou huit cens blancs & de ſix ou ſept mille noirs, la plupart occupés de la culture du ſucre.
Saint-Martin & Saint-Barthelemi ſont auſſi dans la dépendance de la Guadeloupe, quoiqu'ils en ſoient éloignés de quarante-cinq & cinquante lieues. On a parlé de la première de ces iſles dans l'hiſtoire des établiſſemens Hollandois. Il reſte à dire quelque choſe de la ſeconde.
On lui donne dix à onze lieues de tour. Ses montagnes ne ſont que des rochers & ſes vallées que des ſables, jamais arroſées par des ſources ou par des rivières, & beaucoup trop rarement par les eaux du ciel. Elle eſt même privée des commodités d'un bon port, quoique tous les géographes l'aient félicité de cet avantage. En 1646, cinquante François y furent envoyés de Saint-Chriſtophe.
Maſſacrés par les Caraïbes en l656, ils ne furent remplacés que trois ans après. L'aridité du ſol les fit recourir au bois de gayac qui couvroit leur nouvelle patrie, & dont ils firent de petits ouvrages qu'on recherchoit aſlez généralement. Cette reſſource eut un terme, & le ſoin de quelques beſtiaux qui alloient alimenter les iſles voiſines, la remplaça. La culture du coton ne tarda pas à ſuivre, & la récolte s'en élève à cinquante ou ſoixante milliers, lorſque, ce qui arrive le plus ſouvent, des ſéchereſſes opiniâtres ne s'y oppoſent pas. Juſqu'à ces derniers temps, les travaux ont tous été faits par les blancs; & c'eſt encore la ſeule des colonies Européennes établies dans le Nouveau-Monde, où les hommes libres daignent partager avec leurs eſclaves les travaux de l'agriculture. Le nombre des uns ne paſſe pas quatre cens vingt-ſept, ni celui des autres trois cens quarante-cinq. L'iſle, dans ſon plus grand rapport, en nourriroit difficilement beaucoup davantage.
La miſère de ſes habitans eſt ſi généralement connue, que les corſaires ennemis qu'on y a vu ſouvent relâcher, ont toujours fidèlement payé le peu de rafraîchiſſemens qui leur ont été fournis, quoique les forces manquaſſent pour les y contraindre. Il y a donc encore de la pitié, même entre des ennemis & dans l'ame des corſaires. Ce n'eſt donc que la crainte & l'intérêt qui rendent l'homme méchant. Il n'eſt jamais cruel grattuitement. Le pirate armé, qui pille un vaiſſeau richement chargé, n'eſt pas ſans équité ni ſans entrailles pour des infulaires que la nature a laiſſés ſans reſſource & ſans défenſe.
Au premier Janvier 1777, la Guadeloupe, en y comprenant les iſles plus ou moins fertiles ſoumifes à ſon gouvernement, comptoit douze mille ſept cens blancs de tout âge & de tout ſexe, treize cens cinquante noirs ou mulâtres libres, & cent mille eſclaves, quoique leur dénombrement ne montât qu'à quatre-vingt-quatre mille cent.
Ses troupeaux comprenoient neuf mille deux cens vingt chevaux ou mulets, quinze mille ſept cens quarante bêtes à corne, & vingt-cinq mille quatre cens moutons, porcs ou chèvres.
Elle avoit pour ſes cultures quatre cens quarante-neuf mille ſix cens vingt-deux pieds de cacao ; [11 974 046] pieds de coton, [18 799 680] pieds de café ; [388] ſucreries qui occupoient [26088] quarrés de terre.
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Bibliographie
  • 1780. [Fr] RAYNAL, Guillaume-Thomas. « Quelles ſont les dépendances de la Guadeloupe » dans Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Genève, tome VII, Jean-Leonard Pellet, p. 140-143. Édition en ligne (première édition : Amsterdam, 1770, p. 76-77).
  • 1722. [Fr] LABAT, Jean-Baptiste. « Des Iſles de Saint Martin & de Saint Bartelemi » dans Nouveau voyage aux îles de l'Amérique, Paris, tome VI, Guillaume Cavalier, p. 442-457. Édition en ligne.
  • 1671. [En] OGILBY, John. « St. Bartholomew » dans America : being the latest and most accurate description of the New World, London, p. 367-368.
  • 1671. [Fr] TERTRE du, Jean-Baptiste. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, Thomas Iolly. Tome 3, voir p. 43, "Des Ant-Iſles de l'Amerique", p. 246-253, 273 et 297-307. Édition en ligne. Tome 4, voir p. 56-59, 61-65 et 354-361.
  • 1667. [Fr] TERTRE du, Jean-Baptiste. Histoire générale des Antilles habitées par les François, Paris, Thomas Iolly. Tome 1, voir p. 408, "Eſtabliſſement des François dans les Iſles de ſaint Martin & ſaint Barthelemy" p. 409-416 et p. 507-512; Édition en ligne. Tome 2, voir "Deſcription de l'Iſle de ſaint Barthelemy, peuplée par l'ordre de Monſieur de Poincy, en l'année 1648. où le ſieur le Gendre fut eſtably premier Gouverneur", p. 32-33, 44, 50, et 57; Édition en ligne.
  • 1666. [Fr] BRETON, Raymond. Dictionnaire françois-caraïbe, Auxerre, Chez Gilles Bouquet, nouvelle édition 1999 par CELIA et GEREC, Paris, Karthala, voir p. 219.
  • 1665. [Fr] BRETON, Raymond. Dictionnaire caraïbe-françois, Auxerre, Chez Gilles Bouquet, voir p. 206.
  • 1658. [Fr] ROCHEFORT de, César. « De l'Ile de Saint Bartelemy » et « De l'Eſtabliffement des François dans les Iles de Saint Bartelemy, de S. Martin, & de Sainte Croix » dans Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l'Amérique, Rotterdam, Arnould Leers, p. 42 et p. 286-289. Édition en ligne.
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